Tout va bien en Enfer
Troisième partie
Chapitre 10
« Merci. Vraiment. Je ne pensais pas pouvoir sentir à nouveau la joie simple d’avoir quelqu’un pour qui je compte et qui compte pour moi. Peu importe d’où tu viens, peu importe ce que tu as pu faire auparavant, tu es quelqu’un de bien et tu es le seul ami que la vie m’ait donné. »
Elle retira doucement sa main de la sienne et se tourna lentement avant de faire quelques pas.
« Quand on y pense ça a quelque chose de beau. On m’a enlevé ma famille, on t’a privé de la tienne. On t’a fait subir des épreuves que tu ne méritais pas et on ne m’a pas épargné non plus. Et pourtant, au milieu des ordures, alors que nous n’aurions pu être plus à l’opposé l’un de l’autre dans la hiérarchie sociale nous avons trouvé le moyen de nous rapprocher. »
Elle fit une pause puis repris sa marche.
« Malgré tout ce qui nous sépare, malgré tout ce qui pourrait te pousser à me mépriser et tout ce qui devrait me faire te détester je ne te haïs point et tu ne me dédaignes pas.
Tu sais ce que ça veut dire ? Que l’espoir est permis.
Malgré tous les moyens et tous les efforts déployés par ceux qui ont participé à instaurer le système ils n’ont pu supprimer l’indignation face à l’injuste, ils n’ont pu faire accepter l’inacceptable.
Le système est donc faillible. Et s’il a failli il faillira à nouveau, peu importe que ce soit dans cent ans ou dans mille ans, il tombera.
Mais ce n’est pas ce qui importe, il sera forcément remplacé par une autre horreur à un moment ou un autre.
Ce qui compte vraiment c’est que les Hommes auront beau essayer, ils ne détruiront jamais l’Amour.
Nous ne supprimerons jamais la tendance que nous avons à souhaiter le bonheur pour nous et pour autrui, peu importe le mal que nous nous forçons à subir ou à infliger. »
Il se leva.
« Nous sommes tous des victimes en fin de compte ; personne n’est vraiment libre.
Des bas-fonds aux sommets, depuis la nuit des temps et à jamais personne n’échappe aux conjonctures, personne n’échappe aux malheurs de la vie.
Nous sommes les murs qui nous emprisonnent, nous sommes les fers qui étouffent nos semblables comme ils sont les chaines qui nous entravent.
Le système, c’est nous.
Nous gesticulons, nous braillons, de notre naissance à notre mort nous vivons milles existences que nous emplissons de souffrances vaines et de plaisirs futiles.
Et dans cette cacophonie inutile il faut faire au mieux et aimer.
Ce sont les deux seules choses qui donnent du sens à nos vies.
Il faut employer l’attente de notre trépas non pas à craindre mais à chérir, à être bon et à faire le bien autant que de raison.
Pensons jusqu’à disparaitre, usons de notre esprit et agissons jusqu’à ce qu’on ne puisse plus le faire pour améliorer la vie de ceux qui viendrons après nous.
Souvenons-nous de ceux qui nous ont précédés, compatissons avec nos contemporains et soyons indulgents avec nous-même.
Nous ne sommes tous jamais que des crétins orgueilleux. »
Flo était arrivée au bord de la falaise. Elle se tourna. Cam s’était approchée, il n’était qu’à quelques pas en contrebas. Des larmes luisaient dans ses yeux.
« Tu voulais que je sois libre, me voilà libérée et c’est à toi que je le dois.
Je sais ce qui est arrivé à mes parents et je connais la vérité du monde.
Je sais qui tu es ; la preuve que le bien existe, qu’il est partout et qu’il est inaliénable.
Et plus que tout, quelqu’un qui m’a permis de ressentir à nouveau le bonheur de l’affection.
Tu as été une lumière dans ma vie.
Je ne crains plus le système ni ses représentants, je n’ai plus ni colère ni rancœurs, tout juste de la pitié.
Je ne pourrais jamais te dire à quel point je te suis reconnaissante.
Je n’ai plus de désirs sinon un seul.
Aussi injuste que fut la société je n’ai jamais cessé d’apprécier la beauté du monde et d’espérer qu’il s’améliore.
Je l’ai donc aimé, et grâce à toi j’ai aussi aimé ceux qui l’habitent.
Il ne me reste plus qu’à faire en sorte d’user de ma raison et d’agir pour alléger la peine de que ceux qui viendront après moi.
Je sais que tu me comprends.
C’est pour cela que tu retiens tes larmes n’est-ce pas ? »
Cam l’avais compris en effet.
« Je ne peux pas te laisser sacrifier ta vie pour moi.
On finirait forcément par me retrouver.
On saurait que tu as trahi et alors tu ne pourrais plus aider personne.
La seule chose que je puisse faire pour nous tous, la seule bonne option, c’est de faire en sorte que tu vives. »
La voix de Flo s’était faite tremblante. Cam se rapprocha et ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, pleurant à chaudes larmes.
Bien que résignés aucun d’eux ne voulait relâcher son étreinte, il serait si bon que les derniers moments passés avec ceux qu’on aime durent éternellement.
Enfin leurs sanglots se firent plus rares, leur tristesse se calma et ils se laissèrent partir.
« Tu vas me manquer Flo. Terriblement. »
« J’espère me tromper sur l’au-delà pour pouvoir te revoir un jour Cam. Je te souhaite une vie douce et belle, celle que tu mérites. »
Flo se tenait au bord de la falaise, dos à la mer.
La lune la baignait d’une lumière irréelle.
Elle adressa un dernier sourire à Cam.
« Adieu mon ami. »
Elle se laissa tomber en arrière.
Alors qu’elle était emportée vers la mer qui l’avait vu grandir et qui allait maintenant lui reprendre la vie elle ne put s’empêcher de sourire.
En fin de compte, tout va bien en Enfer.
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