Les cafards

Connaît-on vraiment son ennemi ?

Chapitre 1

2030 après Jules César.

La France n’était plus tout à fait un pays.

Tout juste un assemblage de colères, de rancœurs et de solitudes.

Trois ans plus tôt, un homme avait été abattu en pleine campagne présidentielle.

Après une des déclarations sulfureuses où il avait laissé entrevoir tout le danger qu’il incarnait, César était mort. Et il avait emporté avec lui la République.

Comme il l’avait prédit, il avait été trop dérangeant, et on avait voulu le faire taire.

Son parti n’y avait pas survécu ; ses héritiers autoproclamés s’étaient vendus aux plus offrants, troquant sans hésiter leur fidélité idéologique pour un poste confortable et l’illusion du pouvoir.

L’élection qui suivit avait été cauchemardesque, et les violences avaient surpris par leur vigueur même les commentateurs les plus alarmistes.

On ne comptait plus ni les incendies, ni les rixes, ni les morts.

Il faut dire que le résultat de cette histoire n’avait contenté personne.

L’extrême droite était sortie victorieuse au premier tour, écrasant de près de cinq points le candidat du « front républicain ».

Ce dernier ne devançait le porte-étendard de l’extrême gauche que de quelques milliers de votes.

Au second tour, le président élu avait triomphé de son adversaire d’extrême droite, l’écrasant avec cinquante-trois pour cent des votes exprimés.

Bien sûr, il y avait eu une abstention substantielle, et il avait dû faire des concessions à tous pour se faire élire.

Son programme ressemblait à une chimère sans queue ni tête ; mais la démocratie et les valeurs républicaines étaient sauves.

Il avait garanti aux uns le respect de la laïcité, tout en promettant aux autres plus de place pour leurs convictions religieuses.

Il avait assuré qu’il se conformerait aux volontés de la Confédération, tout en promettant plus de souveraineté ; plus de place pour les identités régionales mais un État fort et organisé.

Bien sûr, du social, mais du social juste pour qu’on ne profite pas du système.

De la diversité et de l’inclusion, mais en respectant les valeurs traditionnelles, quoi que cela puisse signifier.

Et toujours, de la croissance.

Mais sans sacrifier l’environnement.

Bref, le président était une compromission plus qu’un compromis.

À peine élu et déjà critiqué de toutes parts, il tentait de gouverner le pays et de satisfaire simultanément les intérêts incompatibles de franges de la population qui ne se parlaient plus.

Elles n’avaient de toute façon rien à se dire, sinon des injures.

Tout le monde se sentait lésé.

Les uns se demandaient comment la moitié de la population pouvait ignorer le reste de ses concitoyens et estimer que ses choix étaient représentatifs, légitimes et démocratiques.

Les autres se demandaient pourquoi un président élu par dépit en promettant tout et son contraire ne respectait pas sa parole, estimant que les autres coalisés étaient des égoïstes dénués de raison.

Et dans les fragments de cette société brisée, on avait collectivement choisi la solitude.

On ne pouvait plus s’entendre, il était plus confortable de s’éviter ; de sorte qu’on ne vivait plus ensemble, mais simplement à côté.

Face aux enjeux du monde, cette fragilité inquiétait ; elle faisait l’affaire de quelques-uns, mais la plupart la redoutaient.

La France allait-elle entraîner avec elle le reste de la Confédération Européenne ?

Cette dernière allait-elle s’effondrer face aux autres puissances du monde ?

À la vérité, l’ambiance délétère qui régnait n’avait rien d’un phénomène local, et l’embrasement semblait guetter tous les recoins du globe.

C’était en soi assez logique.

Personne ne vivait sur une planète différente de celle de son voisin et les problèmes des uns affectaient également les autres.

L’épuisement des ressources et les conflits autour de leurs usages n’était le propre de personne.

Les guerres, les pandémies ou les dérèglements climatiques affectaient autant la France que le reste du monde, et personne n’était épargné par les désordres causés par la conjoncture.

Mais pour se rendre compte de cela, il eût fallu pouvoir voir plus loin que soi.

La lassitude et l’indifférence cohabitaient avec la colère et la haine, se succédant l’une à l’autre.

Cependant en cet après-midi de juillet, dix-huitième jour de canicule de l’année, tout cela semblait bien lointain, et tout était calme sur la place du marché.

La vie toulonnaise suivait son cours.

Les retraités faisaient leurs courses en se plaignant de la chaleur, les enfants jouaient au ballon et le quidam moyen commentait un match ou échangeait les derniers ragots assis sur la terrasse d’un café.

Tout était normal.

Puis l’actualité s’invita dans le quotidien des gens ordinaires.

C’était aussi cela le Normal, même si on préférait penser que cela n’arrivait qu’aux autres.

Une foule véhémente s’engouffra sur la place.

Arrivant du côté de l’église, la masse brandissait des pancartes.

C’est comme cela qu’on se bat pour ses idées ; à coup de papier.

Ils scandaient des chants pleins de hargne et des slogans pleins de haine.

Les gens de la place les ignorèrent, détournant le regard pour mieux s’occuper de leurs affaires.

Mais déjà certains s’éloignaient pour retourner dans la tranquillité de leur espace privé.

Quelques commerçants chez qui le souvenir des années précédentes était encore vivace commencèrent à fermer leur commerce.

Ils se doutaient de ce qui allait suivre, et ils avaient raison.

Quelques minutes plus tard, une foule tout aussi compacte s’avança sur la place par le côté opposé et fit face aux premiers manifestants.

« Colons, rentrez chez-vous ! » crièrent les uns.

« Racistes, on est chez nous ! Colons ! » crièrent les autres.

Bientôt, les mots se firent encore plus durs et le papier des pancartes laissa la place aux pierres.

C’était aussi comme cela que se défendaient les idées.

Les enfants ne riaient plus.

Les coups volèrent.

Les vitres brisées et les terrasses fracassées fournirent de nouveaux projectiles aux émeutiers.

Le sang des uns et des autres colora la place tranquille.

Les manifestants pacifiques et les passants infortunés étaient devenus une masse informe de violence et de douleur.

Certains parvenaient à fuir, d’autres les traquaient, de sorte que l’agitation suinta bien vite dans les rues adjacentes.

Les sirènes mirent du temps à se faire entendre.

Elles se rapprochèrent et lorsque leurs cris s’ajoutèrent enfin complètement au vacarme, une pluie de matraques et de grenades lacrymogènes vinrent s’additionner au désordre.

Les policiers, hués tant par les manifestants, les passants, que la foule de spectateurs qui s’était amassée aux fenêtres des bâtiments, eurent le plus grand mal à ramener le calme ; ils y laissèrent au passage quelques dents.

Accoudé au garde-corps de son balcon, Scipion regardait la scène. Il était sorti dès qu’il avait entendu du bruit, et n’avait pas raté une miette du spectacle.

Il avait joint la foule dans ses huées lorsque les forces de l’ordre avaient fait leur entrée, et il était rentré chez lui lorsqu’il avait croisé le regard d’Hannibal, qui hurlait lui aussi.

Hannibal.

Installé comme lui au balcon de son appartement du quatrième étage, son unique voisin de palier et lui avaient échangé un regard.

Ils n’avaient rien eu à se dire. Ils n’avaient pas échangé un seul mot.

Un dégoût froid se lisait sur le visage des deux hommes, et si l’interaction n’avait duré qu’une seconde, ce regard avait suffi à les convaincre l’un comme l’autre qu’il était temps de se retirer.

Ils s’engouffrèrent tous deux dans leur appartement et refermèrent leurs portes-fenêtres alors que la place fumait encore.

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