Les cafards
Chapitre 2
Scipion prit une bière dans le réfrigérateur.
Ça aidait toujours à faire passer la pilule.
Il était habitué aux conflits ; qui ne l’était pas. En un sens il y était devenu presque indifférent.
Bien sûr, plus jeune, il avait cru en la Justice.
Il avait cru que la Liberté, l’Égalité, la Fraternité étaient des réalités qui valaient la peine d’être défendues.
Mais les années passant et les malheurs se succédant, il avait changé d’avis.
Dans ce pays on n’était pas des frères, on n’était pas libre et on n’était certainement pas égaux.
Il s’assit sur le canapé et alluma la télévision.
Des journalistes étaient en train d’interroger des manifestants de gauche qui s’étaient fait frapper par des groupuscules d’extrême droite.
Les commentateurs parlaient avec un air affecté de la montée des violences politiques, en particulier depuis l’assassinat de 2027.
Face à la mine larmoyante qui essayait de rester digne d’une victime en pantalon large, piercing au nez et boucle d’oreille, il changea la chaîne.
« Putain de gauchiasses, ils ont qu’à arrêter de nous casser les couilles ceux-là ».
Une autre chaîne diffusait un reportage sur des propriétaires dont l’appartement était squatté et qui ne percevaient plus de loyer de leurs locataires.
C’était mieux.
« J’les foutrais à la rue moi tous ces cassos. J’me crève le cul pour payer mon loyer et eux ils croient qu’on peut vivre comme ça gratuitement chez les autres. »
Il repensa au message qu’il avait reçu ce matin de son propriétaire, Monsieur Dupuis.
« Pensez à payer votre loyer avant le 10, sans faute. »
Et pendant ce temps, les autres vivaient au frais de la princesse.
Il n’avait même pas touché le salaire de sa dernière mission d’intérim, et il n’aurait pas le droit au chômage ce mois-ci.
Pourtant il allait le payer son loyer. Il se dit qu’il allait encore devoir payer des frais pour son découvert, et il reprit une gorgée de bière.
Si seulement il avait pu faire du black, il aurait pu régler Monsieur Dupuis en espèces, mais avec le contexte économique… même le non déclaré devenait difficile à trouver.
Il avait fait des études pourtant.
Ses grands-parents n’avaient pas de diplômes quand ils étaient arrivés en France, ses parents étaient allés jusqu’au bac, mais lui il avait tiré jusqu’à la licence.
Son diplôme de graphiste en poche, il était sûr qu’il allait trouver un job stable, ses professeurs lui promettaient deux mille cinq cents euros par mois en sortie de formation.
Depuis il avait enchaîné les emplois précaires, faisant de l’intérim dans tout, depuis les entrepôts logistiques jusqu’aux chaînes de restauration rapides.
Pourtant il était bon, et travailleur. Mais bien sûr, les postes étaient tous pris.
On ne se demandait pas par qui…
Toujours les mêmes.
Et il ne restait rien pour les locaux.
Il vivait dans un appartement miteux, dans un quartier miteux.
De sa fenêtre il voyait les villas qui occupaient les flancs des monts qui entouraient la ville, vides dix mois par an.
Il aurait tellement aimé vivre là-bas.
Entouré de gens bien, avec un jardin, une piscine…
À la place il était là, au quatrième étage d’un vieux bâtiment, avec ses fenêtres délabrées qui laissaient entrer le froid, le chaud et le bruit…
Si seulement César n’avait pas été assassiné.
Il aurait pu faire bouger les choses, lui. Il ne se laissait pas marcher sur les pieds et il était prêt à travailler avec le Parti autant qu’avec les autres groupes politiques.
Mais il était mort, et tous les gauchos, les écolos bobo et les vendus de droite avaient rallié la coalition, puis avaient vaincu le Parti National.
C’était pourtant le premier parti de France.
Ils avaient volé l’élection, c’était sûr, et avec elle toute chance d’une vie meilleure pour les gens comme lui.
Il ne pouvait pas leur pardonner.
Il n’avait pas pardonné à son ex d’ailleurs.
Ça avait l’air d’être une fille bien pourtant, il pensait même qu’il l’aimait et qu’il allait faire sa vie avec.
Mais pendant les élections et les émeutes qui avaient suivi, leurs différences d’opinion étaient devenues trop grandes, ils n’arrivaient plus à se parler sans se crier dessus.
Ça plus les difficultés financières, et ils avaient fini par se séparer.
Toutes les mêmes.
Il arrêta de regarder la télévision et prit son téléphone.
Il ouvrit instinctivement les réseaux sociaux.
C’était devenu son refuge.
Là au moins il y avait des gens qui osaient dire la vérité, et il se sentait moins seul.
Il pouvait parler avec des personnes qui le comprenaient, des personnes qui partageaient ses idées.
Et quand il tombait sur un gaucho qui disait n’importe quoi, il pouvait le remettre à sa place en laissant un commentaire.
Les vidéos tournaient déjà.
Les images de la place étaient partout sur son fil d’actualité.
On y voyait des gauchos frapper des Français.
Toujours les mêmes, que des traîtres et des étrangers.
Ça le dégoûtait.
Ses grands-parents avaient vécu en Algérie française.
Ils étaient nés là-bas.
Ils avaient grandi là-bas.
Comme leurs parents avant eux.
Certes, ils venaient d’Espagne, d’Italie et d’ailleurs, mais ils étaient devenus français, et ils s’étaient intégrés.
Puis ils s’étaient fait lâcher par leur pays, et l’Algérie était devenue indépendante.
On les avait mis dehors, on avait volé leurs biens, réduit à néant leurs existances entières, eux qui étaient de simples personnes essayant de vivre leur vie.
Et lorsqu’ils étaient arrivés en métropole, dans ce territoire qu’ils ne connaissaient pas, on leur avait craché dessus.
Les gauchos les avaient maltraités car ils étaient des « colons », les gens de droite les avaient maltraités car ils n’étaient pas d’ici.
Ils avaient été chassés de chez eux pour des raisons géopolitiques, parce qu’ils n’avaient pas la même couleur de peau, la même religion, la même culture que les autochtones.
Et maintenant, on devait cirer les pompes de tous les gens qui voulaient s’installer en France et subvenir à leurs besoins, et on était raciste si on les critiquait.
Ils venaient vivre chez nous alors qu’ils n’y avaient pas leur place, ils nous imposaient leur présence et il fallait la subir sans rien dire.
À cause d’eux, c’était le bordel, on n’avait pas de travail et les logements étaient hors de prix.
Ils étaient là, à traîner, en groupe, prêts à agresser les honnêtes gens…
Son voisin faisait partie de ces gens. Il n’avait jamais pu le sentir.
Déjà, avant les élections ils ne se parlaient pas, chacun vivant dans son monde.
Mais après les troubles, après que son ex ne l’ait quitté, Scipion avait conçu à son égard un dégoût encore plus marqué.
Il était bruyant, il ne comptait plus les soirées où il avait tapé sur le mur de sa chambre pour faire cesser le vacarme qui venait de chez l’autre.
Toujours à faire la fête.
C’est sûr que quand on travaille un mois sur deux…
Parfois, il laissait traîner sa poubelle sur le palier le soir.
Aucune éducation.
Ce connard d’Hannibal…
Scipion sortit de ses pensées et reposa sa bouteille sur la table.
Il allait se lever pour aller chercher une autre bière, et c’est là qu’il en vit un.
Il courait entre les miettes de pain et la vaisselle qui traînait encore sur la table.
Cette sale petite masse noire qui courait à toute vitesse ne laissait aucun doute.
C’était un cafard.
Scipion fut saisi de rage.
Il prit un mouchoir et frappa frénétiquement sur la table.
Il le rata.
Une fois.
Deux fois.
La troisième fut la bonne.
Il avait renversé sa bouteille vide et un verre était tombé au sol.
Mais il l’avait eu.
Ce sale petit cafard était à moitié écrasé entre ses mains.
Il regarda son trophée avec dégoût.
Malgré son abdomen déchiqueté, ses antennes et quelques pattes bougeaient encore, comme s’il cherchait désespérément à fuir.
La colère de Scipion s’abaissa quelque peu et il fut traversé par un léger remord.
Il détestait tuer.
Lui qui faisait traverser la route aux escargots lorsqu’il était enfant pour éviter qu’ils ne se fassent écraser, il avait eu du mal à tuer lorsque l’invasion avait commencé.
Il avait essayé d’acheter des plantes pour les éloigner, de les faire sortir par la fenêtre.
Rien à faire.
Il avait dû se résoudre à défendre son territoire.
C’était chez lui, et il entendait bien protéger sa maison.
À cette pensée, et peut-être pour abréger la souffrance de cette créature qui agonisait entre ses mains, il serra les poings.
Il ressentit un léger craquement entre ses doigts ; le nuisible était mort.
Une légère culpabilité le traversa alors qu’il se dirigeait vers la poubelle pour se débarrasser de sa victime.
Il s’approcha du plan de travail puis se figea.
Détalant comme des rats, une armée de cafards grands et petits s’enfuyait devant lui.
Son sang ne fit qu’un tour.
Il jeta le mouchoir qu’il avait dans les mains et tapa frénétiquement sur la surface de bois.
Un.
Deux.
Trois cafards succombèrent sous ses coups.
Leurs corps écrasés lui souillaient les mains, il était plongé dans un état de colère et de dégoût.
C’est alors qu’un cafard lui monta sur le pied.
Il vomit un torrent de haine.
« Putain ! Tout ça à cause de ce connard ! Je pourrais jamais être tranquille avec ce sale crasseux ! »
Il saisit une bombe d’insecticide rangée non loin et inonda son appartement de produit, qui lui brûla les poumons.
Il toussa.
Il savait que ça ne servait à rien mais il continua jusqu’à ce que la bombe soit vide.
Il se lava les mains, reprit son téléphone et alla s’enfermer dans sa chambre en regardant d’autres vidéos sur les réseaux sociaux.
© Tous droits réservés.
Les textes de ce site peuvent être lus gratuitement en ligne, mais toute reproduction, copie, conservation, modification ou diffusion est interdite sans autorisation.