Tout va bien en Enfer
Première partie
Chapitre 1
Toulon étouffait.
Il avait plu dans la nuit, une pluie soudaine et dense, presque tropicale.
Elle avait frappé le sol craquelé avec rage et avait laissé derrière elle une moiteur oppressante.
Il était presque midi. Le soleil embrasait la Fosse, cette mer de déchets à la frontière de la ville où besognait la lie de la société.
Flora (qu’on appelait Flo) en faisait partie.
Elle marchait lentement entre les tas de détritus, les bottes suintantes, les doigts engourdis par l’effort.
Comme ses compagnons d’infortune, elle gagnait sa vie en triant des ordures douze heures par jour.
On avait d’ailleurs coutume parmi les superviseurs de ce cloaque de dire que les déchets se triaient entre eux.
En effet, elle appartenait à ce peuple de parias, les Non-Alignés, que le Conseil avait eu la bonté d’intégrer à la communauté en leur offrant des emplois adaptés à leur condition.
La gestion manuelle des déchets, anciennement confiée à des automates, faisait partie des activités qu’ils pouvaient exercer.
Officiellement, c’était pour leur offrir une activité digne, une utilité sociale. Mais Flo était certaine qu’il ne s’agissait au fond que de faire passer un message au reste de la population.
Elle sentait la même pensée traverser l’esprit des Alignés chaque fois qu’ils l’effleuraient du regard : Obéis, ou tu finiras comme elle.
Un camion avait déversé ses immondices.
Elle les classait en tas, courbée dans la boue.
Une puanteur épaisse montait des piles putrides, relent de vieille graisse, de pourriture et de rouille.
Les insectes bourdonnaient en essaims autour d’elle, mais elle ne les chassait plus. Elle les laissait s’accrocher à sa peau comme on accepte la pluie ou le vent avec le détachement morne des bêtes de somme.
Le monde, de ce qu’on lui avait enseigné, vivait dans la paix retrouvée.
Alors que la Grande Guerre faisait rage et que les peuples se déchiraient pour des religions, le contrôle de territoires ou de ressources, la Grande Pandémie frappa.
Ces deux fléaux avaient bien failli avoir raison de l’Humanité. On estimait d’ailleurs que quatre-vingts pour cent des êtres humains avaient péri en une dizaine d’années.
Par chance, le Conseil Tripartite avait été formé et avait pris les rênes de ce monde vacillant.
Il était composé de trois chambres : les États Assemblés (qui comptaient en leur sein les États précédemment existants), la Fédération universelle des corporations de production et de commerce (qu’on appelait plus couramment la Corporation et qui rassemblait la quasi-totalité des entreprises du globe) et les Églises unies pour le Salut de tous (qui unissaient tous les cultes autour d’un constat commun : les Fléaux étaient des châtiments divins destinés à punir les Hommes de leurs péchés).
Cette union bienveillante avait rétabli l’ordre.
Les guerres avaient cessé. Un vaccin avait été trouvé.
Les ressources, autrefois pillées sans retenue, étaient désormais gérées efficacement. Tout n’était plus qu’ordre et stabilité.
Mais ici, au seuil de la ville, dans la poussière et les détritus, le monde des Non-Alignés ne ressemblait guère à celui promis par le Conseil.
Ce peuple maudit rassemblait ceux qui ne faisaient partie d’aucune faction, soit parce qu’ils n’en avaient pas respecté les règles et en avaient été chassés, soit parce qu’ils avaient commis l’erreur de mal naître.
Ils devaient résider dans les zones qui leur étaient dédiées – ils n’auraient de toute façon pas pu vivre ailleurs, trop cher.
Ils ne pouvaient exercer une activité économique que sous la supervision de la Corporation et uniquement dans des activités spécifiques, mal payées.
Ils n’avaient aucun droit et ne pouvaient accéder ni à l’éducation ni à la propriété. Ils étaient de fait confinés à l’ignorance et à la pauvreté.
Un nuage passa devant le soleil, fugace, et la lumière se fit moins vive. Au loin, les hangars des unités de recyclage crachaient leur fumée noire.
Et puis soudain la sonnerie retentit.
Un bruit strident, métallique, qui fendit l’air comme une alarme de prison. Midi. Quinze minutes de pause. Pas une de plus.
Flo s’essuya vaguement les mains sur son pantalon souillé et se dirigea vers un abri de tôles déformées, là où d’autres ombres sans nom viendraient, elles aussi, reprendre leur souffle avant de continuer leur labeur.
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