Tout va bien en Enfer

Première partie

Chapitre 2

Le jour déclinait. Le tri était fini.

Les Non-Alignés, visages creusés, membres noueux, s’activaient comme une fourmilière désabusée dans leur quartier à l’entrée de la ville — un entrelacs de cabanes faites de planches récupérées, de bâches rapiécées et de métal tordu qu’ils louaient à la Corporation.

Flo avançait d’un pas lourd sur les chemins de poussière, les mains encore poisseuses de sa journée de travail. Son ventre creux lui rappela qu’il était l’heure de se nourrir.

Elle se dirigea vers le centre de restauration de la Corporation. Sur une sorte de place au milieu des abris se tenaient trois conteneurs.

L’un vendait de l’eau et de quoi se laver les mains.

L’autre écoulait une sorte de bouillie qui tenait lieu de nourriture ; il s’agissait des restes et des invendus des Alignés. Ceux-ci étaient broyés, stérilisés, conteneurisés et livrés chaque jour aux Non-Alignés. Peu ragoûtant, mais on était presque sûr de ne pas tomber malade.

Le troisième conteneur permettait de restituer la vaisselle louée pour le repas. Si une cuillère était manquante, on pouvait dire adieu à la consigne. Il fallait d’ailleurs manger vite, chaque minute au-delà du temps imparti compris dans le tarif du repas étant facturée au prix fort.

Après trente minutes d’attente parmi les figures abattues aux regards vides, Flo arriva devant le premier conteneur.

Elle se mit à son tour face à la caméra placée au-dessus de la trappe du distributeur. Un bip de validation retentit, une petite lumière verte s’alluma et la trappe s’ouvrit.

Flo y mit ses mains, une eau savonneuse coula pendant dix secondes ; elle se frotta le plus vite possible puis, peu après, un bref jet d’eau lui permit de rincer la poisse maintenant mousseuse qu’avait laissée là une journée de labeur. En retirant ses mains de la machine, un souffle d’air les sécha sommairement.

Elle prit, dans la trappe d’à côté, la tasse en acier remplie d’eau qui avait été servie pendant sa toilette, puis se dirigea vers le second conteneur.

Elle se plaça à nouveau devant la caméra au-dessus de la trappe du distributeur. Un bol en acier rempli d’un mélange dont on préférait ne pas savoir ce qu’il contenait et une cuillère se présentèrent à elle.

Elle avait maintenant quinze minutes pour savourer ce délicieux repas.

Le système de reconnaissance faciale était le seul moyen de paiement disponible depuis que les monnaies physiques avaient été interdites.

Chaque personne avait un compte ouvert auprès de la Banque de la Corporation, Alignés comme Non-Alignés.

Lorsque l’on voulait acheter quelque chose, il fallait se présenter devant un terminal qui identifiait le propriétaire du compte – et permettait de savoir ce qu’il avait consommé, quand, où et avec qui.

Il était impossible de se procurer quoi que ce soit sans que la Corporation ne le permette.

Pour favoriser la consommation, il avait par ailleurs été décidé qu’un « prélèvement universel de croissance » serait effectué sur chaque compte à minuit et alimenterait les comptes des États Assemblés.

Le taux de prélèvement dépendait du crédit social de chaque individu ; plus un individu avait de crédit social, plus ce taux était faible.

Il pouvait même être négatif pour les membres éminents de la société ; on leur donnait alors chaque jour de l’argent pour les récompenser de leur conduite exemplaire.

À l’inverse, les Non-Alignés, qui avaient par défaut un crédit social de zéro, voyaient leur compte amputé de cinq pour cent chaque nuit.

Il leur était donc mathématiquement impossible de constituer un capital financier, non pas qu’ils eussent eu un moyen de le vérifier puisqu’on avait étonnamment oublié de fournir, avec les terminaux de paiement, les écrans qui permettaient de visualiser le solde de son compte à chaque transaction.

Elle s’assit un peu plus loin pour déguster son repas.

Des voix retentirent non loin — des psalmodies. Un petit groupe de cultistes distribuait des portions gratuites de la même mixture qu’elle venait de payer au prix fort.

Ces membres des Églises Unies étaient là chaque semaine, vêtus de robes d’un blanc immaculé, prêchant la rédemption par l’obéissance et la gratitude envers le Conseil, selon la volonté divine.

Quelques enfants leur tournaient autour, attirés par le pain sucré qu’ils offraient en prime.

Flo détourna les yeux, les mâchoires serrées.

L’odeur du ragoût infect lui était plus supportable que celle de l’encens bon marché qui flottait autour des recruteurs du Culte.

Elle détestait ces marchands d’âmes et ne les approchait jamais. Le souvenir était trop vivace. L’orphelinat, les punitions, les voix mielleuses qui s’emplissaient d’acide dès que l’on refusait de plier.

Le ciel s’embrasa soudain de lueurs d’orange et de pourpre. Le soleil mourrait à l’horizon.

La beauté de ce spectacle au milieu de la désolation ambiante avait quelque chose d’ironique.

La beauté de la nature, indifférente à la misère de ceux qui la contemplaient, leur faisait oublier un instant leur condition, puis laissait place à la nuit.

Elle pensa à Cam, Camille de son vrai nom (il n’aimait pas qu’on l’appelle comme ça). Depuis quelques jours, son visage lui revenait souvent.

Ce jeune homme, presque la trentaine comme elle, était arrivé au tri depuis un an environ. Jovial, il était mal assorti à ce décor de fer et de pourriture.

Il parlait volontiers à tout le monde, plaisantait quand la plupart de leurs semblables préféraient se taire, résignés au silence après une vie de misère.

Son attitude la déroutait, et, il est vrai, l’attirait quelque peu.

Elle percevait en lui une flamme, une humanité étrange qu’elle n’avait plus ressentie depuis longtemps.

Une brise passa, soulevant la poussière. Flo se leva pour rendre son bol vide, sa tasse et sa cuillère, juste à temps pour ne pas être facturée.

Demain, il faudrait retourner au tri.

Mais avant de rejoindre la « chambre » insalubre qu’elle louait, elle voulait regarder le jour s’éteindre.

Elle voulait profiter du silence de la nuit.

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