Tout va bien en Enfer
Première partie
Chapitre 4
Flo marchait à l’ombre des platanes le long de l’avenue principale de la ville.
Elle avait passé la matinée à faire des allers-retours entre les centres logistiques de la Corporation pour aller chercher des produits qu’elle ne pourrait jamais se payer et les déposer chez des personnes qui n’en avaient pas vraiment besoin.
Les gens en la voyant s’écartaient un peu, se penchaient vers leurs voisins en lui jetant un regard en coin et en chuchotant des propos inaudibles.
D’autres marchaient droit vers elle en lui jetant un regard noir et lâchaient parfois une insulte sur son passage.
D’autres enfin l’ignoraient complètement.
Midi approchant, elle livrait désormais des repas.
La plupart venaient des cuisines centrales, des petits sites industriels répartis dans les villes qui produisaient des plats standardisés de manière automatisée.
Ils avaient l’air aussi bons que ceux préparés par des chefs, mais certains leur préféraient des mets cuisinés par la main de l’Homme.
Ainsi, bien que les cuisines mécanisées débitassent en flux tendu, de manière optimisée, de quoi sustenter les Alignés dans le cadre agréable des centres de restauration, il existait encore des établissements indépendants.
Ceux-ci proposaient à des clients aisés de goûter à une expérience plus haut de gamme, qui consistait surtout à ne pas se mêler aux plus modestes qu’eux.
Leur création requérait, comme tous les commerces indépendants, une autorisation préalable des États Assemblés, qui était accordée en contrepartie d’un droit d’établissement et d’une taxation des bénéfices à hauteur de trente-cinq pour cent.
Ils devaient par ailleurs être contrôlés régulièrement par la branche normalisation de la Corporation afin de vérifier qu’ils étaient en conformité avec les exigences réglementaires, sous peine d’amendes ou de fermeture administrative.
Ce service n’était bien sûr pas gratuit, pas plus que les services bancaires proposés par la Corporation, les assurances obligatoires proposées par la Corporation, et toute une foule d’autres dépenses qui étaient inévitablement faites auprès de la Corporation.
Une fois tout cela payé, il ne fallait pas oublier de s’acquitter de la cotisation volontaire obligatoire auprès des Églises Unies, pour le Salut de tous.
La pression financière et réglementaire ainsi que la puissance systémique de la Corporation rendaient pour le moins difficile l’établissement viable de commerces véritablement indépendants.
Il arrivait parfois que des ambitieux un peu trop naïfs dilapident l’épargne d’une vie ou ruinent leurs familles dans des entreprises hasardeuses.
Cependant, dans l’immense majorité des cas, les entreprises indépendantes étaient en fait créées par des hauts cadres du Conseil ou par des membres de la Pègre assujettis à celui-ci.
Ils recevaient des financements contre des prises de participation de la Corporation, à qui ils servaient de sous-traitants, et percevaient souvent des aides des États Assemblés.
Il était de notoriété publique que les conditions de travail et les rémunérations étaient beaucoup moins favorables chez les indépendants que chez la Corporation, sauf pour les dirigeants qui étaient grassement payés.
En pratique, travailler dans ce type d’entreprises constituait l’ultime palier avant d’être exclu du système et de rejoindre les Non-Alignés, de sorte que les employés y étaient encore plus zélés qu’ailleurs.
Car si le monde créé par le Conseil avait pour but le Salut Commun, chacun savait que celui-ci n’était pas le même pour tous.
Chacun rêvait d’accéder à une classe supérieure à la sienne et était hanté par la peur de la chute sociale. Et, pire que tout, par la possibilité de devenir un Non-Aligné.
Plus que les sermons des Cultistes, plus que l’endoctrinement pratiqué depuis l’enfance et jusqu’à la mort par les États Assemblés ou par la Corporation, c’était cette peur de la déchéance sociale qui tenait le monde en place.
C’était d’ailleurs pour cela que Flo était là, loin des bas-fonds. Elle n’était pas ici juste pour faire des livraisons mais pour rappeler à chacun que la chute était possible, et qu’elle était douloureuse.
Bien que plutôt belle, l’apparence de Flo laissait transparaître la dureté de sa vie ; elle criait aux Alignés : « Va à l’Église et prie, sers l’État, travaille pour la Corporation. Obéis, sois le système, ou tu finiras comme elle. »
Oui, encore une fois, comme pour valider ses suppositions, Flo le sentait. À chaque regard qu’on lui infligeait.
Les interactions entre Alignés et Non-Alignés n’avaient pour but que de renforcer l’envie d’appartenir au système et la peur de le quitter.
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