Tout va bien en Enfer

Première partie

Chapitre 5

Flo arrivait à proximité de la gare.

En d’autres temps, celle-ci accueillait les trains dont les carcasses rouillées servaient maintenant d’abris et de lieux de stockage dans le quartier des Non-Alignés.

Ils avaient été largement remplacés par des cabines autonomes guidées par des logiciels embarqués.

Elle n’aimait pas le reconnaître, mais il fallait concéder que les prouesses technologiques du Conseil étaient impressionnantes.

Après les Fléaux, les États Assemblés avaient fait construire par la Corporation un réseau de transport qui avait largement remplacé les routes traditionnelles.

Ce nouveau système était efficace, rapide à mettre en place, peu coûteux à construire et à entretenir.

On commençait par couler des piliers de béton armé dans le sol ; tous les six mètres en longueur et tous les deux mètres et demi sur la largeur souhaitée. Ceux-ci s’élevaient sur des hauteurs de dix à vingt mètres suivant le trafic prévu sur les voies.

Au sommet, un système de rails fixés en bordure de piliers et des treuils mobiles permettaient d’acheminer des modules en béton armé qui étaient ensuite emboîtés le long des piliers.

Enfin, des ouvriers réalisaient les connexions entre les modules, effectuaient des tests et c’était fini, la route était prête.

Dès qu’un dysfonctionnement était repéré, ce même système de treuil et de rails venait extraire le module défaillant pour le remplacer par un neuf.

Au sol, un espace d’environ quatre mètres était laissé jusqu’au premier module. Le Conseil avait ainsi réussi à créer un réseau de routes dense qui offrait une superficie équivalente aux piétons et aux cyclistes pour leurs loisirs de plein air.

Ces espaces naturels agrémentés de fleurs et d’arbres fruitiers étaient d’ailleurs une vraie bénédiction pour la biodiversité ; ils luttaient contre la fragmentation écologique et la mortalité animale due aux transports qui étaient la norme auparavant.

À l’intérieur des modules, des rails alimentés en électricité permettaient à des cabines autonomes de tailles variées de transporter personnes et marchandises d’une gare à une autre.

Toutes les cabines allaient à la même vitesse, sur les voies prévues pour rejoindre la destination qu’on leur avait indiquée, sans surprise ni accident possible.

Pour les longs trajets, les cabines se rendaient dans des voies spéciales ; elles s’imbriquaient alors dans des sortes de trains pouvant voyager à plusieurs centaines de kilomètres à l’heure entre de grands terminaux avant de reprendre leur chemin.

Ces routes ne permettaient pas seulement de transporter les Alignés (les Non-Alignés n’y avaient pas accès) et les autres objets produits par le système.

En effet, certains modules contenaient des sections de réseaux électriques, d’eau, de fluides caloporteurs, de fibres optiques… et permettaient d’interconnecter totalement les territoires du Conseil.

Au-dessus des routes, des panneaux photovoltaïques produisaient une partie de l’énergie nécessaire au fonctionnement des cabines et captaient la chaleur solaire, qui était transmise à des zones de stockage calorifique alimentant à leur tour les systèmes de chauffage des villes.

L’énergie solaire était stockée sous forme d’énergie potentielle en remplissant de grands réservoirs d’eau, permettant de lisser la production électrique avec un minimum de pertes pour un coût dérisoire.

Les voitures et autres véhicules existants avant la formation du Conseil n’avaient pas pour autant disparu. Il existait encore quelques trains qui servaient de divertissements pour les nostalgiques d’une époque qu’ils n’avaient pas connue.

Et la Corporation continuait à vendre des véhicules hybrides fonctionnant avec des hydrocarbures de synthèse, de l’hydrogène et des batteries de bien plus faible taille que celles qui étaient proposées avant les Fléaux.

Sans doute les hauts dignitaires des États Assemblés avaient-ils voulu conserver de la résilience dans le cas où leurs merveilleuses routes seraient rendues inutilisables par de nouveaux conflits ou de possibles rébellions.

Flo avait appris tout cela dans les cours d’Histoire et de Moral dispensés dans l’orphelinat où elle avait vécu.

Ils servaient habituellement à relayer la propagande du Conseil pour montrer à la jeunesse à quel point le système était bon.

Habituellement elle détestait ce bourrage de crâne, mais, une fois n’est pas coutume, elle avait apprécié le sujet de ces leçons et avait même approuvé l’action du Conseil.

On lui avait également enseigné qu’à une époque, l’humanité avait, pour « sauver la planète », essayé de développer des voitures électriques avec des batteries énormes qui engloutissaient des quantités de terres rares faramineuses.

Ces bombes sur roues étaient alimentées en énergie par des centrales thermiques fonctionnant aux combustibles fossiles, de sorte qu’elles étaient encore plus polluantes que les voitures thermiques.

Elle avait d’ailleurs été sidérée d’apprendre que les générations précédentes produisaient de l’électricité en brûlant directement du charbon ou du gaz et qu’ils la stockaient dans des batteries plutôt que dans des systèmes gravitaires.

Par chance, on avait bien évolué.

D’immenses espaces avaient été couverts de panneaux photovoltaïques pour capter l’énergie solaire ; on disposait d’un réacteur nucléaire naturel qui alimentait la Terre, il eût été dommage de ne pas en profiter.

Des pléthores de turbines avaient été installées au fond des océans ; l’énergie colossale des cascades thermohalines servait désormais à produire de l’hydrogène en électrolysant de l’eau de mer.

Celui-ci était ensuite utilisé dans la synthèse d’hydrocarbures ou simplement comme vecteur énergétique.

L’efficacité énergétique avait par ailleurs été poussée à son paroxysme en joignant à tous les sites de production industrielle générant de fortes quantités de chaleur (comme la production de béton ou d’acier) des systèmes de récupération qui permettaient de générer de l’énergie électrique et de chauffer les habitations environnantes.

Mais on ne s’était pas seulement contenté de dompter l’énergie présente dans la nature ; on avait domestiqué l’atome.

Bien sûr, la fission nucléaire existait encore, mais contrairement aux époques archaïques elle ne se pratiquait plus que dans des générateurs modulaires.

Facilement déplaçables, ils étaient déployés là où le réseau était défaillant pour une raison ou une autre, et servaient à alimenter certains dispositifs militaires et industriels.

Excepté pour ces applications restreintes, on avait fait le choix de la fusion.

Des centrales de genres variés, véritables soleils artificiels, avaient vu le jour.

Leur énergie alimentait des dispositifs d’agriculture verticalisée ; ces systèmes avaient permis une production de nourriture quasiment illimitée.

Ils étaient conçus en empilant sur des centaines de mètres des conteneurs où poussaient des plantes dans des conditions optimales ; température, irrigation, fertilisation et exposition lumineuse étaient optimisées suivant la culture réalisée.

La hauteur de ces conteneurs était réglable, de sorte qu’un conteneur où poussaient de jeunes plants se rétractait puis augmentait sa taille pour suivre la croissance des plants.

Ces dispositifs automatisés étaient partis à la conquête des cieux et descendaient par endroits jusqu’au fond des océans.

Ils permettaient sans usage de produits phytosanitaires de décupler les rendements et les surfaces agricoles, absorbant des quantités phénoménales de dioxyde de carbone.

De vastes espaces anciennement cultivés avaient été rendus à la Nature grâce à cela.

L’Humanité avait utilisé son intelligence pour servir la Nature, et elle avait de quoi être fière.

Elle n’avait pas à rougir de l’ingéniosité dont elle avait fait preuve pour le stockage de toute cette puissance.

On avait mis au point des solutions de stockage gravitaire, d’immenses bassins hauts de centaines de mètres qui se déversaient dans d’autres bassins en contrebas, ou directement dans les fleuves et les mers, activant au passage des turbines qui généraient à nouveau de l’électricité.

Flo se souvenait avoir été fascinée par toutes les prouesses d’ingénierie, mais leur éclat avait été terni lorsqu’elle s’était rendu compte qu’elles étaient à l’image du monde dans lequel elle vivait.

Tout allait dans le même sens à vitesse dictée, vers des destinations choisies par avance.

Des modules, tous identiques, étaient remplacés dès qu’ils ne fonctionnaient plus comme attendu.

Tout était beau, efficace, confortable, optimisé.

En un sens, elle comprenait l’attrait du système.

Il suffisait de croire, d’obéir et de ne pas penser pour avoir accès au confort.

Mais elle ne pouvait s’empêcher de faire le parallèle avec la Rome antique.

On en admirait les merveilles ; mais l’esclave qui faisait chauffer l’eau des thermes ou qui ramait dans les galères, le pion sacrifié pour satisfaire l’avidité des élites, les appréciait-il autant ?

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