Tout va bien en Enfer
Première partie
Chapitre 7
Flo l’entendait encore.
Ce crissement affreux.
Depuis son passage à la gare, la veille, elle ne pouvait s’empêcher d’y penser.
Une navette venait périodiquement dans les bas-fonds pour amener les Non-Alignés dans les centres hospitaliers du Conseil afin de se faire vacciner et de prendre leurs médicaments de rappel.
Bien sûr, les Alignés et les Non-Alignés ne se mélangeaient pas : ils étaient chacun d’un côté du vaste hall, séparés par de grandes verrières.
On parquait les parias dans un espace austère à la lumière crue, sans nulle part où s’asseoir, des files interminables les conduisant à des guichets peu nombreux entourés de gardes armés.
De l’autre côté dans un espace légèrement surélevé organisé en gradins s’offraient à la vue des Non-Alignés des espaces chaleureux avec des fauteuils, des tables et des plantes vertes.
Après avoir été reçus par des agents d’accueil souriants qui leur offraient une collation, les Alignés allaient s’asseoir confortablement face à la misère des autres pour contempler leurs privilèges pendant quelques minutes avant qu’une infirmière ne vienne les chercher.
Flo était habituellement passablement agacée par les doigts que pointaient vers eux des enfants étonnés, par l’indifférence des adultes, par leurs regards de dédain ou de compassion.
Mais aujourd’hui elle ne les remarquait même pas.
Elle pensait à ses parents.
Le regard posé vers le sol, elle entendait ce bruit. Celui qui avait percé ses tympans ce jour-là.
Elle avait peu de souvenirs de son enfance, d’avant l’orphelinat cultiste.
Elle se souvenait qu’elle habitait dans un petit village à une vingtaine de kilomètres de Toulon, dans une maison aux murs ocres et aux volets bleus.
Elle se souvenait des vignes, des oliviers, des pins. Du chant des cigales et de l’odeur des fleurs.
Elle se souvenait du sable chaud sous ses pieds quand ils allaient à la mer, du goût salé quand elle sortait de l’eau et du soleil sur son dos.
Elle se souvenait de son père, elle se souvenait de sa mère. Elle revoyait leur visage, elle entendait leurs voix. Elle sentait encore leurs étreintes et la chaleur de leur amour.
Son père était marin pour les États Assemblés, sa mère travaillait dans l’industrie pharmaceutique pour la Corporation.
Un matin on avait tapé à la porte.
Son père rentrait de mission après trois mois en mer. Elle se précipita pour lui ouvrir, si heureuse de le retrouver.
Une fois la porte ouverte, elle vit trois hommes habillés en noir et deux femmes recouvertes de voiles qui ne laissaient apercevoir que leurs visages.
Des Cultistes.
Surprise, elle se tourna vers l’entrée et jeta un regard interrogatif à sa mère.
« Maman ? »
Soudain un crissement horrible lui fendit le crâne.
Elle mit ses mains sur ses oreilles, se replia sur elle-même en pleurant de douleur.
Puis un cri s’ajouta au crissement. C’était la voix de sa mère.
Elle entendit un corps chuter et le cri s’éteignit.
Elle ouvrit ses yeux pleins de larmes et aperçut sa mère effondrée sur le sol, la main tendue vers elle.
Ses yeux se plongèrent dans les siens, et elle semblait l’appeler de tout son amour.
C’était la dernière image qu’elle avait d’elle.
Flo avait perdu connaissance, et lorsqu’elle s’était réveillée elle était à l’orphelinat des cultistes.
Elle n’avait plus revu ses parents.
On lui avait appris que son père avait fait une crise cardiaque pendant qu’il était en mer.
Sa mère quant à elle n’avait pas supporté la nouvelle lorsque les Cultistes lui avaient annoncé et avait fait une crise d’hypertension qui avait provoqué un accident vasculaire cérébral lui ayant été fatal.
N’ayant ni oncles ni tantes pour s’occuper d’elle, Flo avait été confiée aux cultistes qui allaient en prendre soin.
Et ils avaient tenu leur promesse.
Ils avaient pris grand soin de l’envoyer à la messe et en cours d’idéologie du matin au soir pour lui apprendre à louer Dieu et le Conseil.
Ils avaient pris soin de vomir dans son cerveau une propagande vulgaire et de lui infliger les pires sévices lorsqu’elle posait des questions ou ne montrait pas assez de zèle dans la régurgitation de leurs discours.
Elle ne comptait plus les humiliations, les coups de bâton, les jours sans manger, les nuits d’hiver dehors dans le froid, les semaines passées à l’isolement.
Assurément on s’était bien occupé de Flo, tant et si bien qu’à quelques semaines de ses dix-huit ans elle prit la décision d’arrêter de profiter de cette bonté et qu’elle s’enfuit de l’orphelinat.
Lorsque la police l’avait ramenée quelques jours plus tard, on lui indiqua après un passage à tabac réglementaire que les petites ingrates n’avaient pas leur place chez les Cultistes et on la renvoya à la rue.
Flo arrivait enfin au guichet.
Elle se mit face au dispositif de reconnaissance faciale.
Son passeport vaccinal s’afficha sur un écran.
Elle avait deux jours de retard sur son rappel mais il était encore valide.
Soudain, un message d’erreur apparut sous une croix rouge.
« Crédits insuffisants » lança le standardiste sur un ton robotique.
« Suivant. »
« Mais je ne comprends pas, ma paie d’hier n’a pas été versée ?! » Flo avait pris appui sur le comptoir, le visage presque collé à la vitre qui la séparait de son interlocuteur.
Elle avait répondu avec un air de panique et une touche d’irritation dans la voix. Les gardes à côté du guichet s’étaient rapprochés.
« Apparemment, vous auriez volé un colis à une cliente de la Corporation, et celle-ci a prélevé sur votre compte de quoi réparer le préjudice. Pas étonnant venant de quelqu’un comme vous… Suivant. »
Flo était hors d’elle. Elle se mordit les lèvres pour tenter de garder son calme. Elle était innocente mais elle savait que si elle protestait elle serait arrêtée par les gardes.
Elle tourna les talons et s’éloigna sans rien dire, le sang bouillonnant de rage.
Elle entendit le sourire de l’homme assis derrière la vitre lorsqu’il lui adressa un dernier mot.
« Et une bonne journée mademoiselle. »
© Tous droits réservés.
Les textes de ce site peuvent être lus gratuitement en ligne, mais toute reproduction, copie, conservation, modification ou diffusion est interdite sans autorisation.