Tout va bien en Enfer
Première partie
Chapitre 6
Flo venait de livrer son repas au soldat qui occupait un poste de garde à l’entrée de la gare.
En prenant son sac, celui-ci avait dit « merci », sans toutefois quitter des yeux ses écrans de surveillance.
Un Aligné qui remerciait un Non-Aligné pour son travail ? C’était une chose assez rare pour être remarquée et appréciée.
Flo ne détestait pas tous les Alignés. Bien sûr elle n’aimait pas la façon dont ils la traitaient en général, mais son ressentiment allait surtout vers la Société qui les poussait à agir ainsi.
Celui-là n’était pas complètement antipathique, et sa politesse – qui n’aurait rien dû avoir d’exceptionnel dans un monde idéal – trahissait l’humanité qu’il avait été obligé de refouler pour se conformer aux attentes du système.
Il appartenait à la partie de l’armée des États Assemblés qui était gérée par la Corporation.
Flo le savait parce que son uniforme bleu marine était différent de celui que portait son père quand elle était enfant.
Après les Fléaux, le Conseil avait réorganisé le fonctionnement des armées du monde.
Chaque Aligné, s’il voulait conserver son statut, devait passer par un service militaire d’au moins un an lorsqu’il avait entre dix-huit et vingt ans.
Les trois branches du Conseil disposaient de forces armées pour se défendre contre des traîtres et ennemis potentiels — Flo se demandait si elles ne prenaient pas également quelques précautions vis-à-vis de leurs consœurs.
Les Cultistes disposaient de soldats fanatiques, les « soldats du Divin » comme ils s’appelaient.
Ils étaient convaincus que leur mission était de défendre l’autorité du Conseil contre toute rébellion selon la volonté de Dieu (ou des Dieux, suivant les congrégations) afin d’éviter le courroux divin et de nouveaux Fléaux.
Ils étaient surtout employés pour des missions d’intimidation de populations civiles et servaient en quelque sorte de brigade des mœurs.
La Corporation entretenait des milices qui avaient pour but de protéger ses biens ; elles servaient surtout au maintien de l’ordre et pouvaient remplir des fonctions de police.
C’était d’ailleurs la Corporation qui fournissait et entretenait la majorité du matériel militaire utilisé par les forces armées des États Assemblés.
Celles-ci devaient permettre de prévenir toute insurrection et le Conseil n’avait pas lésiné sur les moyens pour garantir l’atteinte de cet objectif.
D’énormes navires à propulsion nucléaire, les Pandores, sillonnaient les mers du globe.
Équipés de missiles balistiques intercontinentaux et de bombes H, ils avaient également été remplis de déchets radioactifs et de cobalt, de sorte que s’insurger contre le Conseil ou essayer de l’attaquer reviendrait à condamner l’humanité à revivre le désastre de la Grande Guerre, en infiniment pire.
Quiconque se rebellerait serait frappé par les ogives des Pandores, et quand bien même quelqu’un parviendrait à les couler, celles-ci vaporiseraient dans l’atmosphère des particules radioactives mortelles pendant des siècles, qui voyageraient de par la Terre et les mers en tuant tout sur leur passage.
Ces outils de dissuasion, parangon de prudence, n’étaient pas les seuls à la disposition des armées du Conseil.
Les navires de commerce et des navires militaires spécialisés étaient équipés de conteneurs qui transportaient des drones ainsi que leurs armes.
Ces engins de mort étaient capables de se déplacer en essaim et étaient ravitaillés en vol par d’autres drones qui leur fournissaient munitions et carburant.
Ils étaient capables d’intercepter des missiles, de saturer des défenses anti-aériennes, d’effectuer des éliminations ciblées d’opposants grâce à des technologies de reconnaissance faciale et de triangulation.
Ils pouvaient faire pleuvoir des bombes sur ceux qui essaieraient de s’en prendre au système, contaminer l’air et l’eau avec des produits chimiques ou des agents pathogènes.
Certains utilisaient même des vecteurs biologiques qu’ils larguaient sur leurs cibles pour transmettre des maladies, de sorte que les rebelles qui ne mourraient pas sous les bombes étaient terrifiés à l’idée de boire, de manger ou même de respirer, et étaient pris de crises de panique à la simple vue d’un moustique.
Ni le fond des océans ni l’immensité de l’espace n’échappaient à l’emprise militaire du Conseil.
Les banals submersibles qui existaient depuis longtemps sillonnaient maintenant les mers accompagnés de millions de drones, et leurs missiles s’ajoutaient à ceux qui avaient été placés en orbite autour de la Terre ainsi que sur la Lune.
Ce qui rendait encore plus terrifiant ces omnipotents vecteurs de destruction mis en place par le Système était l’omniscience de celui-ci.
Des myriades de bouées-capteurs dérivaient au gré des courants pour surveiller toute activité maritime, des capteurs souterrains enregistraient tout ce qui se passait en sous-sol.
Des nuées de satellites voyaient tout ce qui se passait sur terre et dans les airs, de jour comme de nuit.
Les déplacements des individus étaient suivis à la trace via des dispositifs de triangulation satellitaire intégrés dans leurs appareils électroniques et des réseaux de vidéosurveillance omniprésents couplés à des dispositifs de reconnaissance faciale.
Les objets étaient tracés via des systèmes de détection magnétique et des marquages physiques imperceptibles à l’œil nu.
Tout, des conversations qu’on avait jusqu’aux mots qu’on pouvait écrire étaient tracés d’ailleurs.
Ce qui était écrit numériquement était discrètement copié par les claviers des appareils.
Même l’écriture physique n’était pas plus anonyme ; les encres, les mines et le papier avaient des compositions spécifiques par lots qui permettaient de savoir d’où ils venaient et qui avait pu s’en servir, et les dispositifs d’imprimerie avaient d’imperceptibles marquages qui rendaient identifiables leurs productions.
Toutes les données étaient centralisées, recoupées, analysées par des intelligences artificielles et permettaient au Conseil un contrôle absolu sur tout.
Bien entendu, tout cela n’était qu’une fraction de la puissance du Conseil Tripartite, et celui-ci faisait en sorte que chacun le sache pour décourager les vocations de potentiels opposants et pour entretenir la ferveur de ses partisans.
Flo se figea.
Un train venait de rentrer en gare, une de ces reliques qui brûlaient du pétrole et crachaient des gaz brûlants.
Le cri strident qu’émirent ses freins en s’actionnant lui glaça le sang et l’arracha à ses pensées.
C’était ce bruit.
Le même bruit que celui qu’elle avait entendu ce matin-là.
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