Tout va bien en Enfer
Seconde partie
Chapitre 1
Flo était épuisée.
La journée était presque finie. Celle à la Fosse, tout du moins.
Car, depuis l’incident cinq jours auparavant, elle travaillait désormais de jour comme de nuit dans l’espoir de pouvoir payer son rappel avant de commencer à dépérir.
Elle avait candidaté pour participer à des essais cliniques.
La Corporation payait grassement les Non-Alignés qui acceptaient de jouer les cobayes et de se prêter à toutes sortes d’expérimentations ; elle avait déjà participé à deux d’entre elles.
Cela lui avait permis de se payer des doses de vaccin, et elle aurait pu s’en sortir ainsi cette fois-ci encore.
Mais elle n’avait pas été retenue : « Trop vieille. »
Ce soir, elle irait nettoyer des bureaux pour la Corporation.
En attendant, il lui fallait continuer à trier.
Penchée sur son tas de déchets, elle entendit quelqu’un s’approcher derrière elle.
« Eh ben, t’as bonne mine, dis-moi. »
Flo tourna la tête.
C’était Cam.
« Tiens donc, Camille. T’es de retour, toi ? C’était bien, les prisons du Conseil ? »
Elle finissait de mettre des canettes dans le sac qu’elle portait.
« Royal, j’aurais bien aimé rester, mais l’ambiance d’ici me manquait. »
Flo se retourna et regarda Cam en levant les sourcils. Il lui fit un sourire narquois.
Elle était contente de le revoir.
Les prisons du Conseil.
Elle en avait entendu parler.
Les États Assemblés envoyaient les criminels et dissidents (ils avaient une définition très personnelle de ce que signifiaient ces mots) dans de grandes prisons centrales réparties dans chaque État.
Ces établissements étaient segmentés en divisions qui avaient toutes un but et un mode de fonctionnement différents.
Elles ne communiquaient pas entre elles et étaient séparées des autres et du reste du monde par de hauts murs que jouxtaient de profondes fosses, puis des champs remplis de plantes épineuses qui cachaient des mines antipersonnel.
Le tout était décoré de fils barbelés et l’accès à l’extérieur était sécurisé par des mitrailleuses autonomes qui abattaient automatiquement quiconque cherchait à s’enfuir.
Ces prisons avaient pour but de rééduquer les individus déviants pour en refaire de bons membres de la société.
Et pour rendre cette démarche encore plus bénéfique, la Corporation utilisait cette main-d’œuvre disponible et rétribuait pour cela les États Assemblés.
La grande particularité de ces établissements, et ce qui les rendait particulièrement profitables, c’était qu’ils étaient gérés directement par les prisonniers eux-mêmes.
Plutôt que de payer des employés pour surveiller les condamnés, le Conseil avait eu la riche idée de proposer à quelques-uns d’entre eux d’assurer l’entretien et la discipline au sein de ses établissements pénitentiaires contre une légère amélioration de leurs conditions – et surtout la possibilité de jouir du privilège tant convoité d’avoir de l’emprise sur ses semblables.
Sous la supervision de quelques administrateurs étatiques, ces miséreux s’employaient avec zèle à appliquer aux autres les mêmes rudesses auxquelles ils avaient voulu échapper.
La plupart des sentences impliquaient de passer un temps dans la section 1 avant d’aller en section 2 ou 3 suivant la gravité du crime, puis de revenir progressivement vers la section 1 à mesure que la fin de la peine approchait.
Les condamnés qui ne respectaient pas les règles ou ceux qui avaient commis des forfaits particulièrement horribles pouvaient être envoyés en section 4, voire 5.
La section 1 était la plus semblable à la vie extérieure.
Ses pensionnaires habitaient dans de petits studios, ils ne travaillaient que cinq jours par semaine, avaient des repas corrects, du temps libre après leurs cours de morale et de rééducation, des loisirs et la possibilité d’interagir avec leurs codétenus ou de recevoir de la visite.
Par ailleurs, si leurs revenus étaient trois fois moins importants que ceux qu’ils auraient gagnés à l’extérieur – le Conseil en gardait deux tiers –, ils étaient suffisants pour payer les frais d’incarcération.
Car aller en prison n’était pas gratuit : frais de logement, frais de bouche, frais administratifs, frais d’admission et de sortie, frais médicaux…
Tout cela devait être facturé et s’ils ne pouvaient régler, eux ou leur famille, les condamnés finissaient leur peine avec une dette à rembourser et des intérêts à payer.
La section 2 était celle où la dette commençait à se creuser.
Les frais étaient augmentés, les salaires réduits ; on travaillait plus, on effectuait des travaux plus pénibles et on n’avait pas le droit de communiquer ou de recevoir de la visite.
Le temps libre et les loisirs étaient inexistants, et les cours de morale et de rééducation étaient plus nombreux.
Les gardes châtiaient impitoyablement tout manquement aux règles.
Les conditions de vie étaient aussi plus difficiles, les prisonniers dormaient dans des dortoirs, mangeaient peu et mal et avaient un accès limité à l’hygiène.
Il était mathématiquement impossible de couvrir ses frais par son travail ; les détenus étaient donc contraints de vendre leur sang, leurs cheveux, voire leurs organes pour ne pas s’endetter.
Il était également fréquent qu’ils acceptent de se prostituer auprès de citoyens libres venus spécialement satisfaire leurs envies dans des espaces dédiés ou qu’ils participent à la production de quelque contenu osé.
Ainsi, les prisonniers étaient-ils condamnés à une double peine ; en plus du temps perdu et des rudesses subies, ils avaient le choix entre vendre leur corps ou s’endetter fortement et sacrifier ainsi tout confort une fois leur liberté retrouvée.
La section 3 était la pire des sections d’incarcération standards, les sections 4 et 5 n’étant censées être que des sections à vocation punitive.
Dans cette section, on travaillait sept jours sur sept.
Le travail était harassant, et en plus des peines des sections précédentes les gardiens n’hésitaient pas à rudoyer ou à violer les détenus.
Ils y étaient même obligés, en fait.
La paie était encore moins bonne, les conditions de vie encore plus ingrates ; on ne s’y lavait pas, on y mangeait à peine et on y dormait à même le sol, entassé dans des cages avec d’autres codétenus.
Des discours d’endoctrinement étaient diffusés en permanence, nuit et jour.
Le but était clair, toujours le même ; faire comprendre aux individus qu’ils devaient obéir au système s’ils ne voulaient pas se faire broyer – et enrichir le Conseil.
Et si cela n’était pas suffisant, qu’on continuait à désobéir ou qu’on ne montrait pas assez de soumission, on passait en section 4.
Dans le noir le plus total, on était torturé en permanence par des criminels sadiques ayant trouvé ici un endroit où s’amuser – avec la bénédiction des autorités pénitentiaires.
On était enfermé des jours entiers dans des fosses exiguës sans pouvoir ni bouger, ni boire, ni manger.
On entendait de tout temps dans cette section des cris abominables, rappelant constamment aux prisonniers ce qu’ils avaient subi ou subiraient bientôt.
On perdait toute notion du temps, on restait dans ces sections jusqu’à ce qu’un ordre soit donné pour qu’on nous ramène dans les sections d’incarcération standards.
Avant cela, on s’attachait à détruire entièrement les individus sur le plan émotionnel et social.
On les forçait à faire et à subir des choses innommables, tour à tour victimes et bourreaux.
Ces scènes horribles étaient librement accessibles aux Alignés avec les noms des individus impliqués, la raison de leur peine et les noms de leurs proches.
Les gens qui en sortaient étaient des coquilles vides, des corps sans pensées, brisés à jamais.
Plus personne ne voulait avoir affaire avec eux, pas même leurs familles, et ils ne voulaient plus interagir avec personne.
Ils devenaient immanquablement des automates au service du système, à jamais des esclaves silencieux, solitaires et dociles.
Enfin, il y avait la section 5.
Comme il est difficile de faire pire que l’horreur des sections précédentes, les États Assemblés faisaient appel à des professionnels.
L’objectif de cette section n’était plus de faire rentrer le bétail dans le rang, c’était l’élimination pure et simple.
On était maintenu en vie, le temps approprié, et cette vie n’était que souffrance.
On imprimait par des moyens chimiques et électriques de telles douleurs aux corps et aux esprits des détenus qu’il aurait été impossible d’y survivre sans l’assistance des technologies et du savoir médical dont disposait le Conseil.
Personne ne ressortait vivant d’un passage dans la section 5, de sorte que la simple évocation de la possibilité d’y séjourner commandait l’obéissance.
La souffrance n’était pas la seule punition du Conseil ; on était également voué à l’oubli.
Personne ne voulait être vaguement associé à un damné du secteur 5, et parler d’eux était interdit.
Il n’y avait pas de sépultures, pas de pensées ou de pleurs pour les pauvres malheureux qui passaient par là.
Simplement la souffrance puis le néant.
On effaçait toute trace de leur passage sur Terre et ils disparaissaient à jamais.
Flo et Cam continuèrent leur besogne, échangeant par moments quelques mots, souvent taquins.
Flo l’aimait bien, et cela semblait réciproque.
Ce n’était pas vraiment un ami, dans leur monde il s’agissait d’un concept bien lointain.
Mais c’était pour elle la personne qui s’en rapprochait le plus.
Soudain les machines se turent.
Les convoyeurs s’immobilisèrent, un lourd silence s’installa.
Chacun savait ce qui allait se passer.
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