Tout va bien en Enfer

Seconde partie

Chapitre 2

Cela faisait une semaine qu’ils avaient été jetés dans un vaste hangar au toit vitré et au sol en béton nu.

La rafle avait été rapide et brutale. Des drones avaient fondu sur les travailleurs de la Fosse et leur avaient tiré dessus avec des dispositifs d’incapacitation électriques.

Flo, Cam et les autres avaient été assommés et envoyés à terre en un instant.

Puis des hommes du Conseil étaient venus les ramasser, frappant à coups de matraque ceux qui bougeaient encore avant de les entasser dans des camions.

Il était difficile de savoir combien de temps ils avaient roulé.

Dans l’obscurité et la chaleur étouffante, ils avaient attendu, serrés les uns contre les autres, d’arriver à une destination inconnue.

« Incarcération préventive. »

Lorsque les portes s’ouvrirent, les passagers purent passer d’une étuve à une autre.

Le hangar en acier surchauffé par le soleil d’été n’offrait presque pas d’ombre où s’abriter. Les parois et le sol étaient brûlants.

Parfois, les geôliers apportaient quelques bidons remplis d’eau.

Les plus hargneux se battaient alors pour boire en premier avant que leur contenu ne se tarisse.

Les plus faibles, ou les plus abattus, se contentaient des restes.

Les nuits moites succédaient aux journées ardentes.

Les quelques éclats de colère des débuts avaient fait place à une torpeur générale.

Les gardiens venaient encore périodiquement frapper quelques malheureux pour un motif quelconque, mais même eux semblaient ne pas trouver d’énergie pour l’action.

Chacun agonisait en silence sous un soleil de plomb, attendant la suite ou la fin.

Flo et Cam étaient souvent restés ensemble, se desséchant à deux.

Ils s’étaient aidés pour pouvoir boire de quoi survivre, et avaient même discuté un peu.

Cam, qui s’était allongé à l’ombre d’une poutre du toit, se rapprocha de Flo ; le soleil avait tourné.

Il montra d’un mouvement de tête un homme étendu en plein soleil quelques mètres plus loin et qui ne bougeait pas depuis un moment.

« Tu crois qu’il est mort ? »

« Non, j’imagine qu’il avait froid. »

« Sarcastique comme toujours. »

« Que veux-tu ? Si ça continue comme ça, nous n’allons pas tarder à le rejoindre. »

« Tu ferais mieux de rester à l’ombre. »

Flo sourit légèrement en soufflant par le nez.

« C’est horrible quand on y pense. On se regarde mourir les uns les autres sans aucun motif. Arrestation préventive. Quelle connerie. »

« Les voies du Conseil sont impénétrables. » dit Cam en levant les sourcils.

« Oh pitié, qu’ils aillent se pendre tous autant qu’ils sont. »

Cam regarda autour d’eux.

« Tu ne devrais pas parler comme ça. »

« Qu’est-ce qu’ils vont faire ? Me laisser pourrir dans un entrepôt ? » répondit Flo avec un sourire narquois.

« Il y a des choses avec lesquelles il vaut mieux ne pas plaisanter, Flo. »

« Regarde autour de toi. Il n’y a que des cadavres en devenir autour de nous. Tout le monde se moque de la vie des Non-Alignés, alors leur avis… »

Elle balaya le hangar des yeux.

« Tu ne t’es jamais dit qu’on méritait mieux ? »

« Mieux que quoi ? »

« Mieux que cette vie horrible à laquelle on nous condamne. »

« Comment pourrait-elle être meilleure ? » ironisa Cam.

« Oh, je t’en prie, sois sérieux un instant.

Ce monde est pourri. On nous torture du berceau à la tombe sans aucune raison, juste pour que les élites puissent perpétuer l’ordre social qui sert au mieux leurs intérêts.

Même les Alignés ne sont pas libres, ils sont mieux traités que nous mais ils ne sont que les rouages d’un système qui les écrase. Le Conseil ? Quelle connerie. »

Cam ne disait rien. Elle poursuivit.

« Les Cultistes ne sont que des sangsues qui ont repris les superstitions des sectes qui existaient avant les Fléaux, ils n’ont pour but que de continuer à laver le cerveau des masses et de les programmer à une obéissance aveugle à l’ordre établi.

Quelle insulte au Divin, si tant est qu’il existe sous quelque forme que ce soit, de parler en son nom pour imposer sa vision du monde et légitimer sa domination.

La Corporation ? Ils ne sont pas mieux. Les riches de l’ancien monde qui ont fait fortune en exploitant leurs congénères se sont uni « pour le bien commun ». C’est pratique, ils n’ont même plus besoin de faire semblant.

Ils sont tellement systémiques qu’il n’existe plus aucune concurrence, qu’aucune richesse ne peut être créée si elle n’est pas sous leur contrôle. Que sommes-nous sinon des esclaves à leur service ?

Les États Assemblés, quelle vaste blague. Ils sont les héritiers des arrivistes de jadis, qui galvanisaient les foules en promettant d’apporter des solutions à des problèmes qu’ils n’avaient aucun intérêt à résoudre.

Si les maux qu’ils étaient censés combattre disparaissaient, ils n’avaient plus de légitimité pour gouverner ; il était donc plus profitable pour chacun de brailler sans rien faire en pestant contre ses opposants tout en sachant au fond qu’ils défendaient tous les mêmes intérêts, les leurs.

Au moins à l’époque ils se prêtaient au jeu pour donner l’impression aux peuples qu’ils étaient libres de choisir leurs destins, de nos jours ils n’ont même plus cette décence. Les membres des gouvernements ne sont plus élus par les peuples mais nommés par leurs pairs, pour éviter les abus du passé qui ont conduit aux Fléaux.

On nous a tellement bourré le crâne qu’on accepte cet état des choses sans jamais le remettre en cause, et ceux qui le font finissent comme nous.

Si c’est la meilleure organisation sociale que l’on puisse concevoir, nous ne valons vraiment pas grand-chose en tant qu’espèce. »

Cam paraissait légèrement agacé et nerveux. Il s’adressa à Flo avec un air de défiance qu’elle ne lui connaissait pas.

Il fallait reconnaître qu’elle s’était laissé emporter et que la chaleur étouffante, la faim, la soif… Et ses déconvenues récentes avaient ravivé en son cœur un esprit de révolte qu’elle peinait à contenir.

« Et tu penses que tu ferais mieux ? »

Flo grimaça.

« Comment faire pire ?

Si ça ne tenait qu’à moi, je balaierais toutes ces ordures, les loups qui veulent imposer leurs vues et les moutons qui sont trop stupides, trop lâches ou trop paresseux pour leur résister.

J’écraserais quiconque se mettrait au travers de mon chemin, et je leur ferais payer l’affront que subissent les Hommes depuis l’aube des temps d’être accablés par les erreurs de leurs Pères, réduits à la misère et cantonnés au médiocre par la volonté des autres.

J’écrirais des livres pour répandre des idées, j’utiliserais les peurs, les peines, les désirs et les espoirs des uns et des autres pour obtenir ce que je veux.

Je leur montrerais les failles du système pour qu’ils entrevoient l’abysse dans lequel ils pourraient plonger leurs bourreaux et dans lequel ils pourraient tomber s’ils s’opposaient à moi.

Je leur apprendrais que les forces qu’ils croient immuables et omnipotentes ne sont en fin de compte que des Hommes.

Et les Hommes sont des Hommes.

Le Marché, l’État, l’Église, la Pègre, les Armées, les Médias, la Culture, l’Opinion, jusqu’aux Experts qui servent à justifier les manigances des puissants, ce ne sont que des Hommes.

Et quel est le point commun de tous les Hommes ?

C’est d’avoir un cœur.

Un cœur qui aime, un cœur qui déteste, un cœur qui rêve, qui désire et qui craint.

Un cœur qui peut s’arrêter de battre.

Les lois et les règles ne sont que la volonté de vieux bouffons qui se sont regroupés à un moment donné pour imposer leur vision et décider de la vie des autres.

Indépendamment de leur bien-fondé, elles n’ont de cours que si une puissance suffisante pousse à leur obéir.

Ainsi il n’y a pas de lois ou de règles qui puissent s’imposer sans une force sociale qui leur permet d’exister, et cette force est sans cesse opposée aux circonstances qui pousseraient à les ignorer.

Le monde n’est qu’un rapport de force basé sur la perception probabiliste qu’ont les individus de l’écart entre le Bien et le Mal qui pourrait résulter de leurs choix.

En d’autres termes, les Hommes comparent la carotte et le bâton que semble leur présenter l’Univers pour chaque option possible, et décident de leurs actions en considérant leur volonté, les gains et les pertes possiblement associés.

Ainsi, qui veut imposer ses vues doit soit changer ce que veulent les autres, soit être en mesure de leur infliger des maux inacceptables ou de leur offrir des gratifications irrefusables.

Idéalement, il faudra être en mesure de faire les trois simultanément.

Les cadres du Conseil résisteraient-ils si ceux d’en bas s’en prenaient à eux et qu’ils savaient que leur statut ne pourrait les sauver ?

Bien sûr que non. Ils planteraient un couteau dans le dos de leurs semblables pour sauver leur peau, ils s’entredéchireraient.

Les armées qui les défendent le feraient-elles encore si les Hommes qui les composent se savaient menacés jusque dans leur foyer ?

S’ils devaient choisir entre une obéissance aveugle pouvant causer la perte d’un être cher et la perspective d’une ascension sociale, penses-tu qu’ils choisiraient le Conseil ?

Il faudrait qu’un murmure se propage, qu’il dise à chacun « Le Conseil va tomber, voulez-vous le suivre ? » et que des éléments laissent penser que cette menace est réaliste.

Imagine.

Comment réagirait la population si des individus utilisaient des drones pour enflammer des forêts et des champs ?

Si d’autres plaçaient des produits explosifs comme du nitrate d’ammonium dans les caves des bâtiments, au pied des piliers qui soutiennent les voies automatisées ?

S’ils jetaient des pics sur les routes, perforant les roues des véhicules qui les suivent et bloquant les voies de communication ?

Si d’autres encore électrolysaient du sel et enveloppaient le sodium produit dans des films hydrosolubles avant de les lancer dans les réseaux d’évacuation des eaux usées, réservant le dichlore pour des espaces confinés…

Les dégâts matériels seraient immenses, les secours empêchés.

Les Hommes sont beaucoup moins intouchables qu’ils le croient.

Ils vont travailler tous les jours, rentrent chez eux, vont voir leurs proches ; même ceux qui nous surveillent peuvent être surveillés.

Imagine que certains regardent qui quitte les magnifiques maisons des dirigeants du Conseil, qu’ils suivent les juges aux portes des tribunaux, les policiers au sortir des commissariats, qu’ils consultent les fichiers de la Corporation ou des États Assemblés pour savoir qui gagne le mieux et où ils résident…

Imagine que tout cela arrive sans cesse, usant à force la patience et la volonté de ceux qui gouvernent et de ceux qui sont gouvernés.

La fragilité du Conseil serait exposée et on pourrait bâtir un monde meilleur où on n’aurait pas besoin de brûler dans des hangars pour des raisons fallacieuses.

On pourrait recréer une vraie démocratie ; on fragmenterait le spectre politique pour répondre aux préoccupations de chaque tranche de la société.

Il ne faudrait pas pour autant se débarrasser complètement de l’ordre social ; une révolution, comme son nom l’indique, consiste souvent en un tour sur soi-même et on finit en général par remplacer une élite corrompue par une autre élite corrompue.

Une évolution serait bien préférable.

On ferait entrevoir aux cadres actuels qu’ils pourraient vraiment diriger sans être les laquais des hautes sphères du Conseil, on créerait des partis pour défendre les droits des travailleurs et la protection sociale, pour défendre les droits des cupides à exploiter les autres, pour défendre des causes consensuelles comme l’environnement, ou d’autres plus polémiques comme le droit de rester entre soi et d’haïr ou de dissoudre son peuple dans tous les autres et de disparaître.

On les forcerait à travailler ensemble pour le bien commun, exploitant leurs arrivismes respectifs pour qu’ils se surveillent mutuellement ; on mettrait par exemple au ministère de l’économie et du travail ceux qui sont le plus portés sur les profits et ceux qui au contraire défendent les droits des travailleurs.

Afin de conserver et de gagner des voix aux élections, ils devraient montrer des résultats cohérents avec les attentes de leur public et assurément ils seraient prompts à chercher les scandales chez leurs opposants ; on se prémunirait ainsi contre des actions trop extrêmes dans un sens ou dans l’autre et qui lèseraient trop le reste de la population.

Mieux vaut une confrontation perpétuelle mais cadrée qui donne l’idée au peuple qu’il est le maître plutôt qu’un système trop harmonieux qui l’aliène complètement et le place en spectateur impuissant de l’Histoire.

Assurément, ce système repensé finirait par supprimer la distinction entre les Alignés et les Non-Alignés et… »

« Flo, tu es folle.

Folle et crédule.

Tu crois vraiment que le Conseil peut tomber comme ça ?

Ils sont le système.

Ils sont l’ordre du monde.

Tu ne peux pas t’opposer à une organisation qui conditionne l’existence de l’Humanité tout entière.

Peu importe qu’ils nous traitent mal, peu importe que certains des Alignés soient moins bien lotis que d’autres ; personne ne s’opposera jamais au système parce qu’il leur donne l’impression de pouvoir s’élever, qu’ils vivent dans le meilleur monde possible et qu’il leur apprend à mépriser ceux qui ne lui obéissent pas.

Même si tout ce que tu dis venait à se réaliser, les perpétrateurs d’actes de rébellion ne seraient pas vus comme des libérateurs mais comme des fous furieux qu’il faut exterminer.

Et entre nous, tu t’entends ? En quoi serais-tu mieux que ceux que tu critiques ? Tu cautionnerais qu’on fasse souffrir des innocents pour défendre tes intérêts ? »

« Et nous, ne souffrons-nous pas ?!

Faut-il tout accepter et garder le silence ?

Faut-il abandonner nos vies pour le bon plaisir de ceux qui nous oppressent par peur de les faire souffrir ?

Je ne demande pas un monde parfait où chacun vivrait dans l’amour de l’autre et dans la justice la plus complète ; j’estime mériter comme chaque être de cette planète d’être traité décemment !

On ne devrait pas pourrir ici par principe !

On ne devrait pas trier des ordures à longueur de journée pour survivre à peine jusqu’au lendemain tandis que le progrès technique permettrait à toutes les personnes de cette planète de vivre correctement ! »

Un bruit métallique se fit entendre, comme une chaîne qu’on défaisait.

Cam regarda à droite et à gauche, balayant du regard les corps qui s’animaient et commençaient à se relever.

On allait ouvrir les portes.

Il se tourna vers Flo, le visage légèrement inquiet et chuchota.

« Flo, je t’en prie. Tais-toi. »

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