Tout va bien en Enfer
Seconde partie
Chapitre 4
Flo se pencha au-dessus du lavabo.
Elle mit ses mains sous le filet d’eau froide qui coulait du robinet et se frotta le visage.
En se relevant, elle regarda son reflet dans le miroir qui lui faisait face.
Décolleté beaucoup trop plongeant, jupe beaucoup trop courte, reste d’un maquillage outrancier qu’elle n’avait pas réussi à enlever complètement.
Elle était dégoûtée.
Elle n’avait pas eu le choix.
Sans vaccin, pas de passe sanitaire.
Sans passe sanitaire pas de travail, et impossible d’acheter quoi que ce soit.
Elle avait eu beau trimer comme un bagnard, travaillant parfois jusqu’à vingt heures par jour, et sauter des repas…
Lorsqu’elle était arrivée à la conclusion que malgré ses efforts elle ne pourrait accumuler assez d’argent pour payer un rappel et un vaccin avant que son passe sanitaire n’expire – la condamnant de facto à mort – elle avait dû s’y résoudre.
Elle avait voulu vendre son sang pour alimenter les centres de reproduction assistée de la Corporation, ces établissements qui permettaient aux Alignés de concevoir leur progéniture ex-utéro en cas de problèmes de fertilité (et de continuer à travailler pendant le temps de gestation).
Ce service était proposé à moindre coût en utilisant du sang artificiel fabriqué en laboratoire, mais certains préféraient payer un supplément pour du sang issu de vrais êtres humains.
Le sang artificiel avait été inventé par les États Assemblés dans le but de produire des êtres humains de manière industrielle afin de maintenir la population à un niveau adéquat en cas de natalité trop faible.
On élevait alors des enfants dans des centres spécialisés où ils étaient endoctrinés dès le plus jeune âge ; c’était ce qu’on appelait le réarmement démographique.
Il aurait été regrettable de voir le nombre de clients, de contribuables et de fidèles du Conseil diminuer si cela n’avait pas été planifié.
Toujours est-il que le sang de Flo avait été refusé.
« Trop vieille ».
À croire qu’une fois entrés dans leur troisième décennie d’existence, les humains n’étaient plus que des sacs de viande avariée.
Flo s’était tournée vers la seule option qui lui restait, car par chance les charognards n’étaient pas aussi difficiles.
Elle était allée voir la Pègre.
Elle refusait de céder son esprit au Conseil, alors elle avait vendu son corps.
Les Alignés toléraient mieux sa présence lorsqu’il s’agissait de lui infliger des caresses moites et répugnantes.
Depuis l’ouvrier en bas de l’échelle sociale jusqu’aux cadres des États Assemblés, personne ne lui avait épargné les râles ridicules des usagers de ce genre de services.
Pas même les membres des très saintes Églises Unies. Si les voies du Seigneur étaient impénétrables ce n’était visiblement pas le cas des siennes.
Dans la salle de bain miteuse du bordel où elle avait été abusée, parfois droguée, humiliée pour satisfaire les fantasmes les plus inavouables des hommes et des femmes de la bonne société, Flo était écœurée.
Elle n’était pas seule dans son calvaire.
Des hommes et des femmes de tout âge et de toute condition partageaient sa peine.
Dettes, problèmes avec les mauvaises personnes ou nécessité vitale, ce cloaque empestait le désespoir.
Certains certes étaient là par choix, après tout qui était-elle pour juger, mais pour la quasi-totalité des pensionnaires cette maison close était un supplice qui s’était imposé à eux.
La Pègre, cette faction des exclus du Système qui lui avait prêté allégeance, vendait leurs semblables comme des morceaux de viande.
Ils étaient là pour exécuter les tâches dont le Conseil ne souhaitait pas s’occuper officiellement.
Prostitution, contrebande, trafic de drogues, vol, chantage, intimidation, enlèvement, assassinat…
La liste des services qu’offraient ces organisations aux puissants était des plus complètes.
Bien sûr les élites se servaient généreusement dans les recettes de ces activités douteuses en laissant à leurs petites mains de quoi vivre confortablement pour s’assurer de leur loyauté.
Et si celle-ci était remise en cause, ou si quelques personnes devenaient gênantes pour les hauts placés du système, on écrasait la vermine et on en recrutait de nouvelles.
Flo ne savait pas combien de temps elle était restée sous la coupe de ces vendus.
Elle ne comptait plus le nombre de porcs qui avaient souillé son corps.
Mais c’était soit ça soit vendre son âme aux Églises Unies ; au moins, elle était restée digne.
Un jour, une jeune cultiste était venue la voir entre deux clients.
« Ma sœur, vous souffrez. Le Seigneur est notre berger, notre Sauveur, et il vous aime. Votre peine est la sienne, et dans son infinie grandeur, il vous offrira toujours le Salut. Nous sommes son troupeau et il faut suivre sa volonté si nous souhaitons atteindre la rédemption. Je vous en prie, ma sœur, ne soyez pas affligée, acceptez la main que vous tend Dieu pour vous sortir de ce temple de vices et de malheurs… »
Elle avait continué cette scène pendant une dizaine de minutes avant que les pègreux ne l’invitent à partir.
La morale n’est pas bonne pour les affaires.
Flo avait été touchée par cette femme qui ne devait pas avoir vingt ans, à en juger par son air empreint d’une fraîcheur un peu naïve.
Elle donnait l’impression de croire que le monde pouvait être changé simplement par de la bonne volonté, et à n’en pas douter ses intentions étaient bonnes et sa foi sincère.
Il y a de bonnes personnes partout, Flo n’en doutait pas.
Mais la bonté d’un membre est souvent instrumentalisée et donnée en exemple pour excuser le comportement discutable du reste du groupe.
Flo ne pouvait que donner raison à cette âme crédule mais pleine de desseins louables ; il aurait été infiniment plus simple de céder.
Elle traversait une existence de souffrances qu’elle aurait pu s’épargner en courbant l’échine.
Mais il aurait été infiniment pire pour elle de céder aux sermons hypocrites des Cultistes.
Pas après ce qu’ils avaient fait…
Ils avaient beau prêcher l’amour et la compassion, ce n’était pas la première fois que Flo faisait face à la noirceur des Hommes par la faute de barbus prosélytistes qui pensaient être les messagers du divin.
Lorsqu’elle s’était enfuie de l’orphelinat où elle avait été placée à la mort de ses parents, lorsqu’elle s’était fait arrêter par la police et passée à tabac avant d’être rejetée à la rue...
On ne s’était pas contenté de cette énième maltraitance en guise d’adieu.
Il fallait qu’elle comprenne.
Il fallait qu’elle paie.
Une mécréante, une âme pécheresse qui avait rejeté la Foi ne pouvait rester pure.
Un soir alors qu’elle venait d’arriver dans les bas-fonds réservés aux Non-Alignés, après avoir découvert le labeur de la Fosse, elle s’était sentie suivie en rentrant dans son taudis.
Chaque fois qu’elle se retournait, elle voyait les mêmes ombres se diriger vers elle dans les ruelles encombrées et mal éclairées.
Elle avait pris un autre chemin que celui qu’elle empruntait habituellement en espérant semer ses poursuivants.
Elle avait hâté le pas et avait bifurqué dans une ruelle.
Arrivée à la moitié de celle-ci, des hommes étaient arrivés en face.
Saisie d’effroi, elle avait voulu faire demi-tour.
Trop tard. Les ombres l’avaient rattrapée.
Elle était piégée.
Elle se souvenait encore des coups, des insultes, des vêtements arrachés, du sol glacé.
Elle se souvenait de ces porcs fanatiques qui se félicitaient de faire souffrir la catin qui avait eu l’audace de penser.
Elle avait encore à la bouche le goût de la boue et des larmes, elle ne pouvait pas oublier l’odeur de la sueur et du sang.
Sa vision, malheureusement, ne s’était pas troublée et elle revoyait parfois des images qu’elle aurait préféré oublier.
Elle ne pouvait d’ailleurs pas non plus effacer de sa mémoire le silence glaçant qui avait répondu à ses cris de souffrance et de colère, aux hurlements qu’elle avait poussés lorsqu’elle avait essayé de se débattre.
Personne n’avait rien fait.
Pas une seule des personnes présentes ce soir-là n’était venue l’aider.
Ni pendant qu’on l’agressait, ni une fois que ses tortionnaires l’avaient laissée gésir sur le sol, presque nue, couverte de souillures.
Elle s’était fait frapper et violer par des cultistes et personne n’avait rien fait.
Elle aurait pu être leur fille, leur sœur, elle n’avait que dix-huit ans, ça n’avait rien changé.
Ce jour-là, quelque chose s’était brisé. C’était l’aboutissement d’une série de souffrances qui s’étaient succédé depuis le matin où elle avait perdu sa mère.
C’était le prélude à la vie qui l’attendait et qui l’avait conduite dans cette salle de bain, face à cette jeune femme amère qui la toisait dans un miroir.
Elle prit les pilules de rappel qu’on lui avait remises puis regarda la marque rouge laissée sur son épaule par la piqûre qu’on lui avait administrée.
Tout ça pour ça.
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