Tout va bien en Enfer

Seconde partie

Chapitre 3

Flo était de plus en plus affaiblie. Sa toux se faisait plus forte et plus fréquente.

Elle commençait vraiment à avoir du retard sur son rappel.

Sortie exsangue de son incarcération, elle avait raté de nombreux jours de travail, et en plus elle n’avait pas revu Cam depuis leur discussion.

Elle s’en voulait un peu de ne pas avoir su tenir sa langue. Non pas qu’elle ne pensait pas ce qu’elle avait dit, mais elle craignait d’avoir fait fuir la seule personne dont elle était vaguement proche.

Elle travaillait actuellement dans un établissement administratif des États Assemblés. Elle y faisait de la vérification de données pour entraîner des intelligences artificielles.

Il était tard, plus de vingt-deux heures. Elle avait obtenu cet emploi parce qu’elle savait lire et compter, fait rare pour une Non-Alignée.

Des gens normaux étaient là aussi.

Elle avait pensé « gens normaux » et pas « Alignés ». Cela lui déplut.

Des Alignés étaient là aussi.

Les bas gradés, le petit peuple.

Il fallait bien reconnaître que tous les subordonnés du Conseil n’étaient pas logés à la même enseigne, et on en distinguait plus ou moins quatre groupes.

Ceux d’en bas, qui représentaient environ un tiers de la population et qui étaient là ce soir avec Flo.

Ils étaient destinés à des travaux répétitifs et aliénants, comme les Non-Alignés (on réservait cependant à ces derniers les travaux dangereux ou trop pénibles).

Cependant, ils n’acceptaient pas ces postes par nécessité : le Conseil donnait même à ses fidèles les moins productifs des moyens de subsistance largement enviables, de sorte que tant qu’on se contentait de peu, on n’était pas astreint au travail.

Cela les tenait dociles, et donnait aux autres catégories sociales l’occasion de se plaindre des « assistés » ou de montrer leur compassion.

Ceux qui ne travaillaient pas ou peu pouvaient geindre occasionnellement sur leurs revenus inférieurs à ceux des autres, mais étaient généralement contents de leur sort, ou en tout cas n’étaient pas prêts à fournir d’efforts particuliers pour améliorer leur niveau de vie.

Ils montraient par ailleurs souvent un dédain marqué vis-à-vis des Non-Alignés, seules personnes par rapport à qui ils pouvaient se sentir supérieurs.

Non, ce qui poussait véritablement cette catégorie sociale à besogner c’était l’espoir de gravir l’échelle sociale.

Généralement issus de parents de basse extraction, ils essayaient sans cesse de montrer qu’ils méritaient de s’élever, par leur travail, leur dévouement, les heures qu’ils ne comptaient pas.

Leur plus grand souhait était de faire en sorte que leurs enfants soient des cadres, et eux-mêmes se tuaient à la tâche toute leur vie pour devenir « cadres de proximité », c’est-à-dire qu’ils servaient de tampon entre les dirigeants et les employés pour un salaire presque identique.

Ceux qui avaient eu des parents qui ne travaillaient pas espéraient briser le cycle familial, ceux qui avaient eu des parents qui avaient travaillé dur avant eux voulaient perpétuer leurs efforts ; on leur avait transmis le sens du travail et ils s’en voulaient souvent de ne pas avoir assez bien réussi.

Les pauvres semblaient ne pas réaliser une vérité pourtant évidente, ils avaient très peu de chances de réussir leur ascension sociale, peu importe leurs efforts.

Ce n’était pas une question de volonté, c’était une question de mathématiques et de statistiques.

Puisque la structure sociale était pyramidale, il eût fallu, pour qu’ils puissent monter, que d’autres descendent, et ça, ceux du dessus ne le voulaient surtout pas.

Au-dessus de la classe populaire se tenait la classe moyenne qui représentait environ un tiers de la population.

On y trouvait des cadres intermédiaires, des ouvriers qualifiés, des spécialistes de leurs domaines…

Comme ceux d’en bas, ils travaillaient généralement beaucoup en espérant pouvoir gravir les échelons et avoir mieux que leurs parents.

Eux aussi frôlaient fréquemment l’épuisement professionnel.

La manager sympathique qui était encore là ce soir et qui avait accueilli Flo avec une bienveillance légèrement condescendante assortie d’un air stressé était la parfaite représentante de cette catégorie sociale.

En plus des personnes travailleuses et dociles on retrouvait dans cette catégorie ceux de la classe du dessus qui étaient particulièrement problématiques.

L’influence de leurs familles les protégeait du sort qu’ils méritaient et ces crétins privilégiés brillaient généralement par leur incompétence ainsi que par leur haute estime d’eux-mêmes ; ils ne comprenaient pas pourquoi ils n’avaient pas un statut plus élevé, estimant que tout leur était dû.

Presque en haut de l’échelle sociale on retrouvait les directeurs de services, officiers, médecins, cadres supérieurs et autres ingénieurs ; représentant environ un quart des Alignés, ils formaient la classe aisée.

La grande particularité de cette catégorie était qu’elle était particulièrement peu lucide sur sa place dans la société.

Une partie d’entre eux n’avait même pas conscience de leur position privilégiée par rapport au reste de la population et se considérait comme « normale ».

L’autre moitié pensait au contraire appartenir à la classe riche et dirigeante alors que le gouffre qui les en séparait était encore bien plus grand que le modeste fossé qui les différentiait de leurs semblables moins fortunés.

Ils avaient beau être de « bonne famille » et vivre dans des conditions enviables, ils n’en restaient pas moins des rouages d’un système sur lequel ils n’avaient pas d’emprise notable.

Ils étaient ce à quoi aspiraient ceux d’en bas, pensant qu’ils pourraient un jour faire partie de cette catégorie par leur travail et leur dévouement total au Conseil.

Ils étaient sans doute les plus effrayés par l’idée de chuter dans la hiérarchie sociale et étaient prêts, bien plus que les autres, à écraser n’importe qui pour se maintenir dans leurs privilèges.

Ils servaient de vivier matrimonial pour les rebuts de la plus haute classe, la classe dirigeante, qui pouvaient ainsi caser ses rejetons défaillants avec des arrivistes beaucoup plus intelligents qu’eux.

Ils gagnaient ainsi des serviteurs zélés de l’intérêt de leurs familles et de leur classe sociale, qui avaient à cœur d’élever des enfants qui perpétueraient le Système.

Chaque cercle fréquentait des écoles différentes, avait des activités et des centres d’intérêt différents, était exposé à des réalités différentes, de sorte qu’on côtoyait rarement des personnes d’autres milieux que le sien et que, lorsque cela arrivait, on avait si peu en commun qu’aucun lien ne se créait.

La plupart des barrières à la mixité sociale étaient d’ordre tarifaire, mais elles allaient bien au-delà de ce seul aspect financier ; les activités des riches étaient trop chères, de sorte qu’ils restaient entre eux, mais même sans cet élément, les classes populaires n’y auraient pas pris part.

En effet, les pauvres devaient nettoyer leurs logis, s’occuper de leurs enfants, faire leurs courses, cuisiner, trouver du travail, se rendre au travail (ils passaient souvent plus de temps dans les transports que les classes supérieures)…

Ils étaient préoccupés par mille choses du quotidien qui consommaient leur temps et occupaient leur esprit.

Lorsqu’ils n’étaient pas tracassés par leurs corvées ils devaient faire face à des cafards dans leurs immeubles, aux bruits de la ville qui les empêchaient de dormir, au manque de place dans leurs habitations…

Même s’ils avaient connu toutes les activités des riches (ils en ignoraient souvent jusqu’à l’existence) et qu’ils avaient eu les moyens d’y participer, ils n’auraient pas eu le temps ni l’énergie de s’y intéresser et auraient eu peur de détonner.

Les riches, quant à eux, avaient l’esprit libre et serein ; on s’occupait de toutes les trivialités pour eux, de sorte qu’ils pouvaient se consacrer plus pleinement à tout ce qu’ils entreprenaient et ne doutaient que rarement de leur légitimité.

Le Conseil faisait l’éloge de l’égalité des chances qui existait dans le monde qu’il avait construit, et tous les postes étaient censés être accessibles à chacun indépendamment de sa naissance.

Cependant, si des enseignements de base étaient effectivement proposés gratuitement pour chaque Aligné, les écoles payantes que seuls les riches pouvaient s’offrir leur proposaient des formations de bien meilleure qualité.

Les réseaux de leurs familles leur permettaient ensuite d’obtenir des expériences professionnelles valorisables par lesquelles ils pouvaient acquérir des compétences, de la pratique, et justifier leurs embauches à des postes élevés.

Chacun faisait barrage à ceux d’en dessous et cherchait à placer ses proches à des positions avantageuses de sorte que l’on restait souvent dans la catégorie sociale où l’on était né.

Les rares transfuges de classe qu’on laissait se hisser jusqu’à la caste supérieure permettaient de prouver que la mobilité sociale était possible, que le système du Conseil était méritocratique.

Ils servaient à culpabiliser ceux qui n’avaient pas vu leur position s’améliorer ; ils n’avaient qu’à être meilleurs et travailler plus.

Des chuchotements qui s’étaient ajoutés aux bruits de claviers sortirent Flo de ses réflexions sur l’ordre social.

La nouvelle était tombée.

Ça devait arriver.

Un nouveau variant.

Bientôt les Cultistes feraient de grandes cérémonies et prieraient pour le Salut de ceux qui suivent la volonté du Divin et obéissent au Conseil.

Les États Assemblés allaient de nouveau placer le monde en quarantaine.

D’ici un mois tout au plus, la Corporation aurait trouvé un vaccin et il aurait été rendu obligatoire par le Conseil.

Flo posa la tête sur le rebord de son bureau.

Elle se sentait piégée.

Elle aurait pu se payer le rappel à temps en continuant à cumuler les emplois, mais un vaccin ?

Elle ferma ses yeux pour contenir les larmes de désespoir qui s’y accumulaient.

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