Tout va bien en Enfer
Troisième partie
Chapitre 4
Flo regarda le soleil qui descendait encore vers la mer.
Il ne restait plus qu’eux.
Eux qui pensaient être la source de la Vertu.
Eux qui salissaient tout, la Nature, les Hommes et les Dieux.
Eux qui s’appropriaient le Divin, prétendant disposer de son essence et de sa volonté grâce à des messages révélés à quelques illuminés il y a des éternités.
Flo les haïssait de tout son être.
Bien plus que la Corporation qui n’était que l’aboutissement de la cupidité.
Plus encore que les États Assemblés, cette corruption intolérable de l’Esprit Civil qui n’avait rien d’étonnant tant les Hommes disposés à résister à la compromission qui accompagne le pouvoir sont rares s’ils ne sont pas contraints par un système adéquat.
Les Cultistes étaient infiniment pires que cela ; ils étaient la matérialisation de l’hubris.
Ils étaient l’Homme qui se plaçait au-dessus de l’Univers.
Ils enfermaient le divin dans un dogme et prétendaient pouvoir gouverner leurs semblables au nom d’un Dieu dont ils auraient le monopole.
Ils décidaient de ce qui était bien ou mal, ils fanatisaient leur bétail pour imposer leur volonté, ne reculant devant aucune infamie et aucune manipulation sans se soucier de l’injure impardonnable qu’ils infligeaient au Sacré.
Ils massacraient et violentaient ceux qui ne pensaient pas comme eux.
Ils embrigadaient leurs enfants dès leur plus jeune âge, les concevant dans le seul but d’étendre leur emprise, ils les mutilaient pour marquer leur appartenance à leur groupe.
Ils sacrifiaient des êtres vivants à la gloire de leur interprétation du Divin, ils en faisaient des représentations qu’ils idolâtraient, imposaient des rituels et promettaient l’enfer éternel à ceux qui ne les suivaient pas.
Ils s’immisçaient jusque dans les recoins les plus intimes des individus, leur disant quoi manger, quoi boire, quand jeûner, comment et qui aimer.
Ils étaient l’incarnation du Mal, infectes perversions de la Vérité du monde ; ils lui substituaient des réalités délirantes dans lesquelles ils enfermaient les Hommes.
Ils commandaient de croire plutôt que de penser, préféraient la soumission à la Raison.
Flo n’avait jamais accepté cette injonction.
Elle avait beaucoup réfléchi à la question, c’était le propre de ceux qui étaient confrontés à la dureté de la vie et disposaient d’un cerveau fonctionnel assorti d’un semblant d’honnêteté intellectuelle.
Elle était arrivée à la conclusion qu’il était impossible d’établir avec certitude la nature et l’existence ou non d’entités ou forces surnaturelles.
Ainsi, puisqu’il était impossible d’avoir des certitudes on ne pouvait que spéculer.
Peut-être les cultistes avaient-ils raison.
Peut-être qu’un être omnipotent avait créé l’univers et que, dans l’infinité du cosmos, il s’était pris de passion pour une bande de bipèdes insignifiants vivant sur une microscopique poussière qui orbitait autour d’une toute petite boule de gaz dans un recoin de la Voie lactée.
Peut-être que cet être tout-puissant avait un jour pris les traits du fils d’une mère célibataire qui s’était remariée avec un charpentier pendant l’occupation romaine d’une minuscule province en Méditerranée.
Peut-être qu’il était apparu à un prince oriental qui cherchait à imposer sa domination ou qu’il avait choisi des esclaves afin de leur révéler sa nature et sa volonté.
Oui assurément il était possible qu’il exigeât des êtres humains d’égorger des moutons, de mutiler les organes génitaux de leur progéniture ou de les tremper dans de l’eau en mangeant du pain sec et en buvant du vin.
Comment un être infiniment sage pourrait-il ne pas passer l’éternité à vérifier que des animaux qu’il a créés ne copulent pas avec des individus du même sexe ou avant de s’être passé un bout de métal tordu autour du doigt ? Qu’ils ne mangent pas de poissons sans écailles ou de poulets qui n’auraient pas été saignés en se tournant vers un point précis du globe ? Comment imaginer qu’il serait assez conscient de sa supériorité et assez humble pour ne pas exiger qu’on prononce son nom à chaque phrase ou qu’on se mette à genoux plusieurs fois par jour pour louer sa grandeur ?
Oui assurément tout cela était possible.
Mais Flo en doutait largement.
Son raisonnement était simple. S’il existait des dieux, ils devraient être bons.
Fussent-ils omniscients et omnipotents ou pas.
Fussent-ils à l’origine du monde ou non.
S’ils étaient bons, ils n’auraient que faire d’être adorés.
S’ils étaient mauvais ils ne méritaient pas de l’être, qu’ils nous condamnent ou non à la damnation éternelle.
Et s’il n’existait aucune force divine, point besoin de cultes ; il aurait été ridicule d’adorer le néant.
Ainsi tout culte était inutile, et tout cultiste vivait soit dans l’erreur s’il n’en avait pas conscience, soit dans le blasphème s’il se prêtait à cet exercice en connaissance de cause.
Les cultes n’étaient que des moyens de contrôle social aux mains des puissants et des ambitieux qui détournaient les individus de la Raison et du divin, légitimant les pires sévices pour servir leurs intérêts.
La seule façon convenable d’honorer une force supérieure bienveillante était d’être un Homme bon. Pas dans l’espoir d’une récompense, mais par principe.
Comment les dieux ou les forces de l’univers pourraient-ils préférer des individus qui les vénèrent par peur ou par espoir d’avoir quelque chose en retour à des individus convaincus qu’aucune punition ne viendra châtier leurs mauvaises actions et qui choisissent quand même le bien ? N’avaient-ils pas infiniment plus de mérite ? Les dieux étaient-ils si bouffis d’orgueil que de simples mortels pouvaient les surpasser par leur valeur morale ? C’était inconcevable pour Flo.
Elle ne pouvait nier la possibilité de l’existence de dieux sadiques dont le seul but aurait été de faire souffrir les autres ; ne voyait-on pas parfois des enfants massacrer des fourmis dans le seul but de se distraire ? Mais Flo refusait de croire à cette hypothèse, et elle aurait préféré se jeter d’une falaise plutôt que d’adorer de telles divinités.
Elle avait envisagé également qu’il existait des entités, des esprits qui s’amusaient avec les mortels, comme ceux-ci s’amusaient avec des personnages de fiction. Tantôt bons, tantôt cruels, ils pourraient intervenir selon des règles connues d’eux seuls ou laisser faire le monde et le contempler comme on contemple une pièce de théâtre.
Après tout, les humains se délectaient de drames et d’histoires sordides autant que de récits d’amour et d’humour potache, et ils n’avaient à meubler qu’une existence éphémère et contrainte. Cette idée amusait beaucoup Flo.
Quoi qu’il en soit et quelle que fût la nature du divin, il fallait maintenant trouver une place aux Cultistes dans ce monde fantasmé.
Flo pensa au chêne kermès qui poussait dans les forêts environnantes.
Cette plante croissait partout comme du chiendent, s’enracinait profondément et repoussait sans cesse quand on en coupait les parties aériennes.
Elle occupait tout l’espace, étouffait les autres plantes, ne produisait aucun fruit utile et blessait ceux qui s’en approchaient pour l’arracher.
Lorsqu’un feu ravageait la terre, elle était toujours la première à se répandre et, lorsque la paresse des Hommes les empêchait de cultiver leurs champs, cette adventice ne tardait jamais à les envahir.
Les religions étaient comme le chêne kermès.
Il était illusoire de vouloir les faire disparaître.
Les croyances sont la réponse naturelle de l’Homme en ce qu’elles ne nécessitent aucun effort, contrairement à la raison ; il suffit de croire.
Supprimez-les toutes et laissez faire le temps ; la paresse intellectuelle des individus et les situations difficiles qui sont inhérentes à la condition humaine auront tôt fait d’en faire pousser de nouvelles.
Ainsi la civilisation doit disposer des religions comme on dispose des chênes ; les laisser exister là où elles ne pourront être une gêne et ne point gâcher d’énergie à essayer de les éradiquer.
À la place, il fallait les contenir, tailler les branches qui pourraient blesser ceux qui avaient choisi la Raison, et ne surtout pas les laisser infester l’esprit de ceux qui constituaient l’ossature de la société.
Dans le monde de Flo, les cultistes existaient toujours, et ils continuaient à pratiquer leurs hérésies.
Cependant, pour pouvoir prétendre au statut de citoyen et avoir accès à tous les avantages associés dont l’exercice du pouvoir politique, les individus devaient prêter un serment civil par lequel ils reconnaissaient la primauté des lois et de l’État sur les enseignements de leurs gourous.
Ils reconnaissaient que leur religion relevait de leur liberté de conscience mais qu’en aucun cas ils ne pouvaient imposer ses préceptes au reste de la société.
Le prosélytisme était interdit, de même que les manifestations à caractère religieux.
Les enfants avaient l’obligation de recevoir des enseignements basés sur les sciences et non sur des textes prétendument sacrés.
Les pratiques visant au communautarisme étaient proscrites et les membres du clergé avaient l’interdiction de prêcher contre les valeurs civiques.
Les cultes étaient encadrés, ils avaient l’interdiction de faire autre chose que d’entretenir leurs lieux sacrés et de célébrer leurs rites ; ils avaient l’interdiction d’exercer la moindre activité qui aurait été susceptible de leur permettre d’influencer la société.
Par ailleurs ils avaient l’interdiction de se répandre ; chaque région du monde avait ses cultes autorisés en fonction des coutumes locales et ceux-ci ne pouvaient s’étendre afin d’éviter les ingérences et les conflits.
Enfin, pour donner une bannière à ceux qui avaient envie de croire en quelque chose mais qui, comme Flo, refusaient d’adhérer aux sectes existantes, on avait créé une religion civile.
Celle-ci ne définissait pas la nature du divin et ne garantissait pas son existence, chacun était libre de se faire sa propre opinion.
Cependant tous étaient d’accord pour dire que ce qui était supérieur aux Hommes n’avait pas besoin de messagers ou de clergé et que l’Esprit Civil, incarnation de la Raison bienveillante, devait guider leur vie.
On voyait ainsi des personnes qui pensaient qu’il existait un dieu unique, d’autres qui étaient convaincues qu’il y en avait plusieurs, certains qui croyaient à des forces désincarnées tandis que d’autres vénéraient les esprits des défunts et de la nature.
Chacun vivait en harmonie, heureux de ne pas avoir à imposer ses vues aux autres et que personne ne cherche à lui imposer les siennes, empli de gratitude envers l’humanité qui avait choisi la Raison plutôt que le fanatisme.
Il existait bien sûr des personnes qui refusaient d’appliquer les règles du serment civil ; celles-là étaient privées du statut de citoyen et elles devaient vivre dans des zones qui leur étaient réservées.
Là, elles pouvaient subir tous les sévices prescrits par les dirigeants de leurs sectes ; la société ne s’en occupait pas. Elles ne collectaient pas les bénéfices du comportement civilisé des citoyens et demeuraient seules face aux aléas de l’existence ; si elles faisaient trop d’enfants et refusaient la science, on les laissait affronter les famines et les maladies avec l’aide de leurs dieux jusqu’à ce qu’elles acceptent de prêter serment.
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