Les cafards

Chapitre 3

Hannibal referma derrière lui.

Il était fatigué de l’agitation extérieure.

On était bien chez soi.

Il augmenta un peu la puissance de son ventilateur pour essayer de rafraîchir la pièce et couvrir le bruit extérieur.

C’était peine perdue.

Il alluma sa télévision pour avoir un fond sonore.

Publicités, publicités déguisées, reportages biaisés…

Actualités.

Il était tombé sur cette chaîne de fascistes qui faisait l’apologie de l’extrême droite.

Des vieux connards déversaient leur haine sur tout ce qui n’était pas « français », en tout cas pas assez français pour eux.

Tous ceux qui n’étaient pas européens et catholiques, en résumé.

Ils parlaient de renvoyer des Français d’origine étrangère dans « leurs pays ».

C’étaient des types du même bord qui étaient venus sur la place foutre le bordel.

Toujours les mêmes…

Il y avait dans leurs regards et dans leurs attitudes le même dégoût à peine dissimulé, quand il n’était pas clairement revendiqué, que chez son voisin.

Il changea la chaîne.

Du foot.

Parfait.

Il alla prendre un thé glacé dans son frigo.

Il opta finalement pour une bière.

C’était interdit, mais bon…

Il s’assit sur le canapé et sortit son téléphone.

Les vidéos, courtes et répétitives, défilaient et le distrayaient quelque peu de la situation actuelle.

Des animaux amusants, des mecs torse nu qui donnaient des conseils pour être musclés et des filles en maillot qui expliquaient comment être mince. Quelques inconnus qui expliquaient comment devenir riche à partir de rien avant la trentaine.

Soudain, un message.

C’était madame Salima, sa propriétaire.

« T’as encore du retard, Hannibal ! Je te laisse jusqu’à la fin de la semaine pour payer ton loyer. »

Son répit avait été bref, la tranquillité qu’il ressentait venait de s’évanouir.

Madame Salima, sa propriétaire, habitait dans une belle villa avec piscine et climatisation sur les hauteurs de Toulon.

Villa qui était vide la moitié de l’année, lorsqu’elle allait voir sa famille au Maroc ou qu’elle faisait des voyages aux quatre coins du monde.

Il avait toujours payé son loyer à temps, mais il avait du mal en ce moment.

Le contexte était morose, et le travail était rare, même le plus précaire.

On était loin de l’emploi assuré et du salaire confortable qu’on lui avait promis.

Ses grands-parents étaient arrivés dans les années soixante, après l’indépendance.

On leur avait promis une vie meilleure, il fallait reconstruire la France et ils auraient leur part.

Ses grands-parents, qui savaient à peine lire, avaient surtout eu des problèmes de dos à force de faire les ménages et de travailler sur les chantiers.

Ses parents avaient fait plus d’études, ils étaient allés jusqu’au bac.

Sa mère avait eu un emploi en mairie et son père travaillait dans une usine.

Ils avaient pu acheter un appartement, et faisaient la fierté de leurs parents.

Il se souvenait de cette même fierté et de la joie qu’avait ressentie sa famille lorsqu’il avait décroché sa licence en programmation. La fête avait duré deux jours.

Il avait trouvé un contrat temporaire dans une entreprise de prestation de services informatiques.

Ça avait duré deux ans, puis l’entreprise avait fermé.

Il n’avait jamais retrouvé de travail dans son domaine.

Merci les robots, merci les riches, merci les politiciens.

Merci les guerres.

Après des centaines de candidatures et lorsque son chômage était arrivé à son terme, il avait dû se faire une raison.

Il avait enchaîné les jobs alimentaires ; un jour sur les chantiers comme ses grands-pères, un autre dans les cuisines d’un fast-food ou à la caisse d’un supermarché.

Sa famille le soutenait, mais au fond de lui ils savaient qu’ils étaient tristes et déçus, et la honte qu’il ressentait le rongeait de l’intérieur.

Il était pourtant bon à l’école, et dans ses anciens camarades de classe beaucoup qui étaient moins doués que lui n’avaient pas eu de mal à trouver un travail dans leur domaine.

Bien sûr, toujours les mêmes…

Il ne croyait pas aux inégalités avant cela, convaincu par la société et l’éducation que tout le monde était égal en France, que la République aimait ses enfants et donnait à chacun la chance de réussir.

Mais il ne fallait pas se leurrer, il suffisait de regarder dehors pour voir que tout cela n’était qu’un mensonge.

Les « Français de souche » les détestait.

Il avait beau être né ici, il serait toujours considéré comme un étranger.

Lui-même ne se sentait plus tout à fait français désormais.

Il n’avait cependant pas la même attache que ses ascendants à leur pays d’origine, de sorte qu’il n’était vraiment chez lui nulle part.

Et la France, ce pays qu’il aimait malgré tout, le rejetait.

Malgré tous ses efforts, il ne lui avait donné que des espoirs déçus, lui préférant en tout point des cas sociaux dès lors qu’ils étaient pâles ou portaient une croix.

« Liberté, Égalité, Fraternité ». À d’autres.

Les vidéos défilaient encore sur l’écran de son téléphone.

Des victimes de la manifestation, visages tuméfiés.

On voyait les policiers frapper les manifestants, des fascistes qui tabassaient des personnes tombées à terre.

Tout ça parce qu’ils avaient voulu se défendre contre des personnes qui les auraient volontiers expulsés du pays où ils avaient grandi au prétexte qu’ils n’avaient pas la même couleur de peau, la même religion, la même culture.

Ils étaient prêts au pire pour servir leurs intérêts, mais c’étaient les gentils.

N’importe quoi.

Il jeta son téléphone sur le canapé et posa violemment sa bouteille vide sur la table de verre.

Si seulement César n’avait pas été assassiné.

Lui, il avait su comprendre sa souffrance, et il allait résoudre les problèmes du pays. Il voulait travailler avec la gauche, et il voulait servir le peuple.

Mais on l’avait réduit au silence. C’était sûr, c’était encore un coup des salauds d’en haut.

Ceux qui s’étaient fait élire après le drame en trahissant les promesses qu’ils avaient faites.

Ils leur avaient donné leurs voix, et on les avait escroqués.

Il ne leur pardonnerait jamais.

Il se leva et se dirigea vers la salle de bain pour se passer un peu d’eau sur le visage.

Arrivé face au lavabo, il vit une masse noire bouger.

Puis deux.

Puis trois.

Un large dégoût s’ajouta à la rage qui l’agitait déjà.

C’était la faute de son voisin, c’était sûr ! Il était incapable de garder son appartement propre, souvent, il voyait des cafards passer sous sa porte d’entrée et venir sur le palier qui les séparait.

Quel sale crasseux ! Et maintenant il était infesté de vermine, tout ça à cause de la négligence de l’ordure qui vivait en face de chez lui.

Il n’en pouvait plus.

Ça faisait des mois que ça durait.

Au début, il s’était dit que ça passerait, il avait même commencé à s’y habituer.

Il avait fait plusieurs traitements, mais peu importait ses efforts ; il ne s’en débarrasserait jamais.

La simple vue d’une de ces vermines lui était insupportable.

« Putain d’appart, putain de quartier ! »

Il criait en essayant d’écraser les envahisseurs, réussissant parfois.

Il était hors de lui.

On lui avait promis une vie décente s’il suivait les règles et travaillait dur.

Il avait obéi et il vivait maintenant dans un taudis envahi par des blattes, entouré de dégénérés quand tant d’autres, moins méritants que lui, vivaient des existences faciles et sans soucis.

Il était dégoûté.

Il retourna dans le salon, ouvrit un placard et prit la bombe insecticide.

Il en arrosa toute la salle de bain, puis continua dans les autres pièces jusqu’à ce qu’il ne reste plus de poison à répandre.

Le produit lui brûlait la gorge et il toussait abondamment.

Malgré tout, sa colère ne passait pas.

Il renversa une chaise et alla dans sa chambre.

Il en claqua la porte avant de se jeter dans son lit, espérant que le sommeil vienne le libérer.

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