Les cafards
Chapitre 4
L’appartement était tranquille.
La menace était passée.
Il se dirigea vers la cuisine pour trouver de quoi manger.
Un bout de pain.
C’était mieux que rien.
D’autres étaient déjà là.
Il valait mieux éviter d’être trop nombreux pour ne pas attirer l’attention.
Rester en groupe à l’extérieur, c’était prendre le risque d’attirer la colère des Autres.
Et ils ne faisaient pas preuve de retenue.
Il avait déjà perdu des frères sous leurs coups pleins de haine.
Ils voulaient juste vivre leur vie, nourrir leur famille et être en sécurité là où ils étaient nés ; mais c’était sans doute trop leur demander.
Il continua donc sa route, cherchant pitance.
Il croisa des jeunes qui déambulaient imprudemment, et plus loin quelques anciens qui semblaient économiser leur énergie.
L’âge les avait rendus prudents, et ils avaient appris qu’il valait mieux rester dans l’ombre, à l’abri, loin de leurs oppresseurs.
Ils ne sortaient que quand la nuit tombait, ou quand ils étaient certains que tout était sûr.
Pour l’instant, le calme régnait.
Les Autres étaient trop absorbés par leur vie pour penser à eux, et c’était très bien comme ça.
Il continua sa route vers la salle de bain.
Il arrivait vers le lavabo quand, soudain, il entendit un bruit.
Une porte venait de se fermer, et le pas lourd de leur némésis se faisait entendre.
Il l’entendait brailler, tempester contre des personnes qui n’étaient même pas là.
Il était là, seul, à regarder ses écrans avec colère.
C’était d’un ridicule.
Mais au moins il ne faisait pas attention à eux.
Ils n’étaient vraiment pas bien lotis.
Entre celui-là et son voisin, ils étaient tombés sur la crème de la crème ; souvent enfermés chez eux, toujours en colère.
Depuis qu’ils avaient emménagé dans le quartier rien n’était plus pareil, et ils n’avaient plus jamais été tranquilles.
Ils étaient là bien avant ces intrus, mais ceux-ci n’en avaient visiblement que faire.
Ils étaient venus chez eux, avaient fait comme si le quartier leur appartenait, et ils semblaient penser que tout le monde devait se plier à leurs désirs.
Et lorsqu’ils tombaient sur quelqu’un qui ne voulait pas plier, qui menait son existence comme il l’entendait, ils se mettaient dans une rage folle, et n’hésitaient jamais à employer la violence.
On ne comptait plus le nombre d’agressions qu’ils avaient perpétré.
C’était insupportable.
Mais que pouvait-on faire ?
Il entendit des cris au loin, quelque peu étouffés.
Ils venaient de chez le voisin.
Il pensait à ses proches qui étaient là-bas.
Pourvu qu’ils aillent bien.
Soudain, un bruit fracassant retentit dans le salon, suivi de pas pesants.
Il eut le temps de se glisser dans la cabine de douche quand l’Autre fit son entrée.
Celui-ci se dirigea vers le lavabo, tout près d’un petit groupe qui était là-bas.
Il savait ce qui allait suivre.
Un jeune, saisi d’effroi, chercha à s’enfuir, bientôt imité par d’autres.
Attiré par le mouvement, le barbare les vit et son visage se chargea de fureur.
Son regard ne mentait pas.
Il les voulait morts.
Il frappa sur le lavabo.
Une fois, deux fois.
Les jeunes l’esquivèrent par chance.
Dans le coin du mur, un vieux était là.
La prudence de l’expérience l’avait mis hors de danger.
À l’abri d’un renfoncement, il ne risquait rien.
Mais face à cette scène effroyable, il ne put rester sans rien faire.
Affrontant le danger avec bravoure, il sortit de sa cachette.
Son corps imposant ne manqua pas d’attirer vers lui l’ire du monstre.
Il courut sur le côté, évitant le coup qu’on lui portait.
Il en avait vu d’autres.
Il se dirigea vers la fenêtre pour attirer la menace loin des enfants et leur laisser le temps de fuir.
Un deuxième coup s’abattit sur lui.
Il ne put l’éviter.
Son corps mutilé gisait là, la face écrasée contre l’émail.
Mais il vivait encore.
Ses mouvements, convulsions de douleur, s’arrêtèrent lorsqu’il vit que les autres étaient hors de danger.
Résigné face à la mort, fier d’avoir sacrifié sa vie pour protéger les siens, il accepta l’ultime assaut de son meurtrier.
La bête, les mains pleines de sang, ne fut pas apaisée par son crime.
Lorsqu’elle se tourna et fit face à la cabine, le brasier inextinguible de la haine se consumait dans ses yeux.
Elle revint quelques secondes plus tard, brandissant une arme chimique.
Le gaz se répandit dans la pièce, puis dans tout l’appartement, puis le monstre disparut dans la chambre.
Pendant ce temps, étendu sur le sol de la douche, ses poumons le brûlaient.
La douleur était horrible.
Ses membres le faisaient souffrir atrocement.
Bientôt, il ne put plus les mouvoir.
Dans ses derniers instants de lucidité, il pensa aux siens.
Pourvu qu’ils soient saufs.
Encore un moment, et il glissa dans l’ombre de la nuit.
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