Tout va bien en Enfer

Troisième partie

Chapitre 2

Le Parlement était composé d’une Assemblée divisée en trois chambres dont les députés étaient élus directement par les citoyens ; une qui représentait les partis politiques et servait à exprimer la volonté du peuple, une qui représentait les différentes classes sociales afin que les intérêts de chaque membre de la société soient pris en considération et une qui représentait les territoires pour qu’on ne sacrifie pas les uns au profit des autres.

Pour la chambre des représentants politiques, appelée Chambre des Partis, les individus étaient appelés à voter pour le parti de leur choix, qui obtenait un nombre de sièges proportionnel à la part des votes. Les partis étaient tenus à la clarté quant à leur orientation politique et avaient des objectifs concrets vers lesquels ils souhaitaient tendre ; ceux-ci étant clairement affichés, on votait pour eux en connaissance de cause.

Les représentants étaient ensuite élus par les membres du parti via des élections internes ; on prenait d’abord le candidat ayant le plus de voix, puis le suivant, et ainsi de suite jusqu’à ce que tous les sièges alloués au parti soient pourvus.

Ces élus ne pouvaient voter en dehors de la ligne politique globale de leur parti dans un souci de représentativité des choix exprimés par les électeurs ; les sujets hors champ donnaient lieu à des consultations des membres de leur parti.

Pour la chambre des représentants des classes sociales, appelée Chambre des Syndicats, les citoyens devaient voter pour des branches syndicales correspondant à leur fonction sociale, les ouvriers élisaient des ouvriers, les cadres des cadres, les étudiants des étudiants et ainsi de suite. La répartition des sièges se faisant en fonction du poids démographique de chaque catégorie et les représentants étaient choisis proportionnellement au sein des syndicats par un vote interne suivant des dispositions similaires aux représentants des partis.

La dernière chambre où les citoyens élisaient directement les parlementaires était la chambre des territoires. Les pays étaient découpés en territoires plus ou moins égaux en superficie qui disposaient chacun d’un nombre minimum de sièges et d’un nombre attribué en fonction de leur population. Les citoyens votaient pour des listes de représentants qui devaient au préalable obtenir un certain nombre de soutiens pour pouvoir se présenter aux élections. On prenait les premiers de chaque liste ayant eu assez de votes, puis on passait aux seconds, et ainsi de suite jusqu’à ce que tous les postes soient pourvus. Plus une liste avait de votes, plus le nombre de ses membres pouvant être élus était important.

La deuxième partie du Parlement était le Sénat.

Sa fonction n’était pas de représenter les intérêts des différentes parties de la population ou la volonté politique du peuple et les citoyens ne votaient pas directement pour élire les membres de cette institution.

La fonction du Sénat était d’assurer un État fonctionnel et de garantir que les décisions et les lois proposées ne s’opposaient pas à la bonne marche de la société.

Il était divisé en trois chambres dont les représentants étaient élus par leurs pairs.

La Chambre Sécuritaire rassemblait des représentants des Armées et des forces de Police. Cette chambre avait pour fonction d’analyser chaque proposition sous l’angle de la sécurité nationale et de s’opposer à tout ce qui pourrait y nuire de manière notable en proposant des modifications.

La Chambre des Ministères rassemblait des représentants de tous les ministères, qui analysaient les propositions selon les préoccupations de leurs institutions respectives, assurant que les lois ne portent pas d’atteintes disproportionnées à un aspect de la vie de la Nation.

Enfin, la Chambre des Conseillers rassemblait les élus des différents conseils territoriaux qui avaient la charge de représenter leurs régions en s’assurant que les propositions qui leurs étaient soumises n’avaient pas un impact négatif important sur leurs représentés ou à défaut que des mesures compensatoires adaptées étaient prévues.

Chaque chambre était présidée par un conseil de cinq membres qui veillait au bon déroulement de l’activité parlementaire.

Le gouvernement était composé de deux ministres par ministère, un homme et une femme, qui étaient choisis par le conseil de chaque ministère et validés par les employés ministériels. Ceux-ci avaient pour fonction de représenter leur institution, de rendre compte de ses actions, de faire appliquer les décisions prises par le Parlement et de faire remonter les préoccupations et problèmes auxquels pouvait faire face leur organisation.

Aux ministres s’ajoutaient deux représentants élus par chambre parlementaire : les Chanceliers. Ceux-ci, en plus de participer avec les ministres à l’élaboration des politiques gouvernementales au vu de l’orientation de leur Chambre, avaient également une fonction de représentation de l’État, tant en interne qu’auprès des autres États et des institutions internationales.

Enfin, au sommet de l’État, responsables devant tous les membres de la société, se trouvaient un président et une présidente, élus au suffrage universel direct par les citoyens. Ceux-ci, en plus de leurs fonctions de représentation auprès des puissances étrangères, avaient pour devoir de veiller au bon fonctionnement de l’appareil d’État.

Ils étaient les garants de l’intérêt de la Nation et disposaient de pouvoirs discrétionnaires. Ils pouvaient demander un référendum pour faire adopter des lois et mettre un veto aux lois proposées par le Parlement. Ils pouvaient également gracier des condamnés et soumettre des réformes ministérielles à l’approbation populaire. Cependant, ce pouvoir avait un prix et, lorsque leurs mandats se terminaient, le peuple devait voter et décider de les condamner ou non à la peine de mort, de sorte qu’il était presque impossible de voir des tyrans prendre le pouvoir ou s’y maintenir.

Cette organisation des instances législatives et exécutives permettait de garantir une action publique consensuelle et stable. Elle avait également le bénéfice d’éviter la concentration des pouvoirs en un seul lieu et au sein d’un seul cercle social, ainsi les chambres et les sièges des ministères étaient installés dans des villes réparties sur l’ensemble du territoire des États.

Par ailleurs, afin de limiter cette fâcheuse tendance qu’ont naturellement la plupart des personnes en position de pouvoir à initier des actions et réformes inutiles pour prouver qu’elles travaillent et occuper le débat public, le nombre de propositions que pouvait faire un élu était limité : il ne pouvait, pendant tout son mandat, soumettre et n’accorder son soutien qu’à une seule proposition de loi. Puisqu’il fallait le soutien d’un parlementaire de chaque chambre pour qu’une proposition de loi devienne un projet de loi et soit débattue, il était mathématiquement établi que le nombre de projets de loi débattus en quatre ans ne pourrait excéder un sixième du nombre d’élus. Et puisqu’il fallait l’approbation d’au moins deux chambres du Sénat et de deux chambres de l’Assemblée pour qu’un projet de loi soit adopté, on avait l’assurance que les lois et réformes étaient mûrement réfléchies et répondaient aux intérêts à long terme des peuples plutôt qu’à une volonté d’exposition médiatique d’élus avides de pouvoir.

L’organisation territoriale des États était simple et fonctionnelle.

Il existait deux types de structures.

Les structures locales avaient pour fonction d’animer la vie publique locale, de mener des actions dans leur domaine de compétence et de travailler avec les délégués des ministères.

On en trouvait deux types, les communes qui représentaient un village ou une ville et les cantons qui rassemblaient plusieurs villes ou villages.

Les échelons centraux constituaient des zones d’actions de l’activité ministérielle.

On y retrouvait les préfectures qui couvraient des zones d’environ neuf cents kilomètres carrés et constituaient l’échelon opérationnel des activités ministérielles. Il y avait ensuite les départements, qui avaient pour fonction de coordonner les actions des préfectures, d’assurer un contrôle de celles-ci et de fournir des moyens mutualisés pour les soutenir. Enfin on retrouvait les régions administratives. Elles ne correspondaient pas aux régions culturelles auxquelles pouvaient s’associer les différentes communes pour faire vivre une culture locale ; il s’agissait de structures purement administratives visant à vérifier la bonne application des politiques publiques par les échelons inférieurs et à leur fournir des moyens supplémentaires si besoin.

Chaque entité était dotée d’un conseil où siégeaient des représentants des échelons administratifs inférieurs, des représentants ministériels et trois intendants.

Les intendants étaient des fonctionnaires qui appartenaient au corps des administrateurs. Ils avaient la charge de la bonne gestion des institutions publiques et veillaient à optimiser l’utilisation de leurs ressources ; on les retrouvait dans toutes les instances de décision.

L’autre partie de ce corps était composée des commissaires, des intendants dont le rôle était de contrôler l’action de leurs collègues.

Le pouvoir de ces fonctionnaires était immense et ils étaient l’incarnation même de l’esprit civil ; intègres, dévoués, bienveillants mais fermes, ils avaient pour dieu l’État et pour ambition de servir le bien commun.

Leur intelligence leur avait fait prendre conscience de la vacuité intrinsèque de l’existence humaine et de l’insignifiance des honneurs. Ils avaient conscience d’être condamnés à mort, puisqu’ils étaient nés, mais la fatalité de cette sentence ne les effrayait pas ; pourquoi craindre l’inévitable ? À la place, ils avaient pris le parti d’occuper le temps incertain dont ils disposaient jusqu’à leur trépas à aimer le monde dans lequel ils vivaient et à le rendre beau et agréable. La puissance publique permettant de coordonner l’action du reste de la société pour le meilleur ou pour le pire, ils s’étaient donné pour but de la servir afin qu’elle soit la plus utile possible.

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